L'arrivée des enfants dans nos vie nous fait entrer dans un monde de contrariétés.
C'est un sujet d'indignation de chaque jour : les enfants qui nous arrivent nous empêchent bien souvent de mener à bien les propres tâches que nous sommes forcées à faire à cause de ou pour eux. Ça vraiment c'est la meilleure.
Exemple. Impossible de préparer le repas des enfants AVEC les enfants autour de nous, alors qu'ils meurent de faim. (Ou du moins, la tâche est rendue ô combien plus difficile.)
Ou bien. Ils gigotent et se tournent dans tous les sens AU MOMENT OÙ nous leur changeons la couche. Alors que nous leur rendons service.
Ils s'enfuient quand nous voulons les aider à se moucher. Ils refusent de prendre le médicament dont ils ont besoin pour guérir (et qu'ils nous ont réclamé, d'ailleurs). Ils refusent de dormir alors qu'ils tombent de sommeil. (Liste non exhaustive.)
Ils sont en général ingérables précisément là où ils ont besoin de notre intervention.
La matière de notre travail de maman est récalcitrante. Elle nous résiste.
C'est comme cela : sur notre lieu de travail, le problème que nous avons à régler se retourne rarement contre nous pour nous empêcher de le régler (au contraire, nos collègues peuvent même nous remercier d'avoir résolu telle équation difficile). À la maison, pas de reconnaissance : c'est le règne de la contradiction.
Ça va mieux une fois qu'on le sait : la contrariété – c'est-à-dire que les choses marchent en sens contraire de nous – c'est le job.
Ça ne la supprime pas, mais au moins nous voilà prévenues : n'ayons pas peur de plonger dans le monde de la contrariété. Si les choses (et les enfants) nous résistent, ce n'est pas une erreur de casting, ce n'est pas parce que nous sommes de mauvaises mères. C'est justement parce que nous sommes en plein dans le sujet.
Au lieu nous révolter contre le fait, ou de nous en prendre à nous-mêmes ("je ne sais pas gérer"), rions-en donc ! La confrontation quotidienne avec la contrariété nous rend plus sages.
[Lettre 16 : nos corps sont comme des cathédrales : beaux en raisons de ce à quoi ils sont destinés]
Nos corps si beaux s'usent à se rendre utiles. Nos visages se rident dans l'inquiétude comme dans les fous rires. Nos mains s'abîment dans le travail quotidien. Le temps passant, nos visages portent la marque des épreuves vécues, et les souvenirs s'y inscrivent profondément, les mauvais comme les bons.
Dès l'enfance, notre corps se fortifie, grandit, change de forme, il ne cesse de se transformer et ses transformations nous étonnent. Nous les regardons sans pouvoir les maîtriser. Notre constatons chaque jour que notre corps ne nous appartient pas. Il embellit en grandissant, il s'altère dans les événements vécus.
Avec le temps, la beauté des femmes se fane.
Tout comme on a du mal à reconnaître ses grands-parents sur les photos de leur jeunesse, un jour en se regardant dans la glace, soi-même on ne se reconnaît plus.
L'idée que la beauté s'en va avec la jeunesse n'a pas été inventée par l'industrie des cosmétiques. C'est une réalité dont il a toujours été tentant de faire un argument plus ou moins contre les femmes :
Le temps s'en va, s'en va Madame,
Las ! le temps, non, mais nous nous en allons […]
Pour c'aimez-moi cependant qu'êtes belle.
écrivait Ronsard ("Sonnet à Marie", 1555). Votre beauté s'enfuira, profitez-en maintenant, ne me faites pas attendre. Et dans votre vieillesse, vous vous réchaufferez au souvenir que "Ronsard me célébrait, du temps que j'étais belle" (Sonnets pour Hélène", 1578).
Aujourd'hui, on peut lire dans les magazines que l'une des meilleures solutions pour rester jeune d'aspect, c'est de n'avoir ni mari ni enfant. Personne dont il faudrait s'occuper, rien que mon corps et moi. Mon corps rien que pour moi, moi dédiée à préserver mon corps de l'usure. À le conserver intact, à en retenir la jeunesse.
Surtout, qu'il ne serve pas, pour rester beau. Pour que je reste moi.
Les femmes qui vivent leur première grossesse s'étonnent des marques irréversibles qui s'impriment dans leur corps. Faut-il déjà que mon corps s'altère, si tôt ? Cela peut retenir certaines : pas d'enfant, pas trop tôt. Je n'ai pas assez profité de moi.
Il en est d'autres qui montrent ces marques d'usure sur les réseaux sociaux, comme pour mieux les apprivoiser, mais aussi pour prévenir les autres, le monde, de la découverte immense qu'elles ont faite : mon corps s'use à se donner.
Stupeur.
Mon corps dont je suis si fière, est lui aussi, comme le monde, soumis à l'usure du temps. Et dans ce processus, je ne peux pas en retenir la fraîcheur, la beauté.
Faut-il s'en désoler ? Faut-il ne parler qu'avec auto-dérision de ces rides qui étoilent à chaque instant mon regard, faut-il cacher ces cheveux blancs qui ternissent l'éclat d'une belle chevelure ? Faut-il avoir honte de vieillir ?
Il est tentant de faire de la beauté un idéal qui se superpose à celle que je suis. Il est tenant de vouloir nous identifier au moment de notre vie où nous nous trouvons belle, et de vouloir y rester.
Qui suis-je si je ne suis plus belle ? Je me transforme avec le temps, suis-je encore moi-même ?
Notre quête de beauté doit-elle nous mener au désespoir de voir que nous ne la maîtrisons pas ? Que nous ne pouvons la retenir et que, finalement, elle passe ? Il y a une triste contradiction dans le fait que notre beauté féminine nous définisse – la beauté est l'apanage des femmes –, et qu'en même temps, elle passe.
Sans doute pouvons-nous y voir une conséquence de la Chute. La beauté de Dieu, elle, ne s'altère pas. Elle ne passe pas, elle ne s'use pas.
Il est légitime que nous voulions retenir notre beauté à son faîte, parce qu'elle participe de la beauté de Dieu. La trajectoire du beau n'est pas de s'altérer. Elle est de briller pour toujours, hors du temps. Le beau nous parle de l'éternité.
Et nous ne pouvons que constater que, même dans les œuvres d'art, la beauté dure plus que dans le corps humain.
Qu'en penser ?
Qu'au long de notre vie, nos corps nous font passer par ce chemin de don et de perte. Dans la vie humaine, il y a un temps pour recevoir, et un temps pour rendre. N'ayons pas peur que nos corps servent, qu'ils s'usent dans le service, dans les actes de don et d'amour.
Cette beauté-là ne passera pas, et nos corps glorieux en porteront au Ciel la marque inaltérable.
Gustav Klimt, Les Trois âges de la femme (1905)
Domaine public
Une œuvre d'art à savourer
En cette foi je veuil vivre et mourir
François Villon, "Ballade pour prier Notre Dame", Le Testament (1461)
On dépeint en général François Villon comme le poète bad boy, étudiant tapageur, jeune homme bagarreur, plusieurs fois exilé, finalement emprisonné, et dont la trace se perd : il ne nous reste de lui que ses écrits.
Voici l'une des ballades les plus émouvantes du Testament, son œuvre maîtresse. Villon ici s'efface pour laisser parler sa propre mère, dans une adresse à la Sainte Vierge… en décasyllabes.
Ballade pour prier Notre Dame
Dame du ciel, régente terrienne, Emperière des infernaux palus, Recevez-moi, votre humble chrétienne, Que comprise soie entre vos élus, Ce nonobstant qu'oncques rien ne valus. Les biens de vous, ma Dame et ma Maîtresse Sont bien plus grands que ne suis pécheresse, Sans lesquels biens âme ne peut mérir N'avoir les cieux. Je n'en suis jangleresse1 : En cette foi je veuil vivre et mourir.
A votre Fils dites que je suis sienne ; De lui soient mes péchés abolus ; Pardonne moi comme à l'Egyptienne, Ou comme il fit au clerc Theophilus, Lequel par vous fut quitte et absolus, Combien qu'il eût au diable fait promesse Préservez-moi de faire jamais ce, Vierge portant, sans rompure encourir, Le sacrement qu'on célèbre à la messe : En cette foi je veuil vivre et mourir.
Femme je suis pauvrette et ancienne, Qui riens ne sais ; oncques lettres ne lus. Au moutier vois, dont suis paroissienne, Paradis peint, où sont harpes et luths, Et un enfer où damnés sont boullus2 : L'un me fait peur, l'autre joie et liesse. La joie avoir me fais, haute Déesse, A qui pécheurs doivent tous recourir, Comblés de foi, sans feinte ne paresse : En cette foi je veuil vivre et mourir.
Vous portâtes, digne Vierge, princesse, Iésus régnant qui n'a ni fin ni cesse. Le Tout-Puissant, prenant notre faiblesse, Laissa les cieux et nous vint secourir, Offrit à mort sa très chère jeunesse ; Notre Seigneur tel est, tel le confesse : En cette foi je veuil vivre et mourir.
François Villon, "Ballade pour prier Notre Dame", Le Testament (1461)