[Lettre 20 : comment Dieu creuse en Adam le désir d'un autre que lui]
Vous en souvenez-vous ? Nous avons laissé dimanche dernier Adam avec ces mots, les premiers que le texte biblique nous donne à entendre venant de lui : "Cette fois-ci, voilà l'os et de mes os et la chair de ma chair ! On l’appellera femme – Ishsha –, elle qui fut tirée de l’homme – Ish." (Gn 2, 23)
Menée par Dieu, la femme apparaît, et soudain, pour la première fois, on entend l'homme parler.
Sans doute n'est-ce pas la première parole qu'il ait prononcée, puisque Dieu lui a demandé de nommer les animaux, ce qu'il a fait. Mais le texte n'a pas jugé qu'il faille rapporter ses paroles-là. Ici nous entendons sa voix, enfin.
À la lecture de ce verset, que remarquons-nous ?
Debout devant la femme, étonné et ébloui, Adam est poussé à parler d'elle. L'expression "Cette fois-ci" (en hébreu, zoth, "pour le coup") montre qu'il est immédiatement saisi par la distance qu'il y a d'elle aux autres êtres créés, que Dieu avait façonnés pour lui. "Cette fois-ci" c'est différent.
On se souvient que la dénomination des animaux avait été une épreuve orchestrée par Dieu pour Adam : "Avec de la terre, le Seigneur Dieu modela toutes les bêtes des champs et tous les oiseaux du ciel, et il les amena vers l’homme pour voir quels noms il leur donnerait. C’étaient des êtres vivants, et l’homme donna un nom à chacun." (Gn 2, 19)
Quelle différence y a-t-il donc entre les mots par lesquels l'homme avait nommé les animaux (que le texte ne rapporte pas) et cette expression qui décrit la femme ("On l'appellera femme […] elle qui fut tirée de l'homme […].") ?
Nommer est un acte de connaissance et de maîtrise : tout savoir est aussi un pouvoir. Nommer est aussi un acte solitaire, qui n'engage pas d'interlocuteur. Or ici, point de mission assignée à Adam. L'exclamation qui s'échappe de sa bouche est un véritable cri du cœur. En outre, il s'agit maintenant d'une parole adressée.
Car enfin, à qui l'homme parle-t-il ?
Il ne semble pas que ce soit à la femme : il aurait sinon employé la deuxième personne "Tu es la chair de ma chair…".
Est-ce à lui-même ? Une telle exclamation semble en effet jaillir comme un irrépressible cri de jubilation : on y entend l'émerveillement et l'admiration, la joie, la reconnaissance et même le soulagement d'avoir trouvé celle qui avait fini par être tant recherchée. Adam ne peut s'empêcher de s'écrier, ces mots lui échappent. Sans doute cette parole a-t-elle une résonance profonde pour lui-même. Mais lui-même ne saurait être son propre interlocuteur : cette parole montre qu'il s'est ouvert à un autre.
À qui l'homme peut-il donc s'adresser ? Quelle autre personne est présente ici ? Sinon Dieu. Adam, dans cette exclamation, s'adresse à Dieu. Voyant la femme, l'homme s'adresse en premier lieu à celui qui a créé la femme, et qui est aussi son propre Créateur. Le texte ne s'est pas trompé en faisant apparaître ces paroles comme les premières prononcées par l'homme : il s'agit de la première prière d'Adam.
La pédagogie divine a fonctionné : Adam le muet, celui qui n'était pas encore entré en relation directe avec son Créateur, quoiqu'il ait été créé pour vivre en relation avec lui, Adam se trouvant face à la femme a enfin trouvé le chemin du dialogue avec Dieu. Jusqu'ici, l'homme obéissait à Dieu qui lui parlait. Désormais s'ouvre le chemin retour : l'homme s'adresse à Dieu par la parole.
Or ce face à face avec la femme met aussi l'homme face à lui-même : "On l’appellera femme – Ishsha –, elle qui fut tirée de l’homme – Ish." (Gn 2, 23) En découvrant la femme, l'homme découvre qu'il est homme. Il devient capable de se reconnaître comme "homme – Ish". Tant qu'il était le seul représentant de l'humanité, il ne pouvait avoir connaissance de sa masculinité. Le cri d'Adam se rapporte autant à la merveille qu'est la femme, qu'à l'altérité sexuelle voulue par Dieu, grâce à laquelle l'homme peut enfin quitter sa solitude et sortir de lui-même pour aller chercher en l'autre son accomplissement.
Et la femme, dans cet événement ?
La femme a joué, en dehors de tout mérite personnel, par sa seule présence et à travers son être même, le rôle de médiatrice entre l'homme et son Dieu.
Notre analyse sur cet extrait ne s'arrête pas là : poursuivez la réflexion avec nous dans la prochaine lettre !
Merci à Cécile Margelidon, Servane Rayne et au p. Florent Urfels pour leur travail sur le texte biblique, dont cette lettre s'inspire.