Chères mamans,
Avez-vous déjà remarqué combien les tâches de la maison s'accordent bien avec le rythme d'un petit enfant ? Vous êtes-vous déjà émerveillées de ce que, du coup, le monde est vraiment bien fait ?
Quand on vit avec un tout-petit, il est difficile de mener une chose à son terme sans être interrompue. Soyons franches : c'est carrément impossible. Ce morcellement du temps, c'est l'ascèse la plus grande qui nous soit demandée : nous ne savons jamais si nous arriverons au bout de la tâche, si simple et si petite soit-elle, que nous voudrions mener. Il nous faut toujours composer avec la possibilité que notre prévoyance soit contrecarrée, que nos projets – même les plus modestes, disons par exemple une sortie au parc – soient rendus impossibles par une avalanche un enchaînement de circonstances contraires, ou simplement parce qu'un bébé ne veut pas faire sa sieste.
Une sieste finie trop tôt et voilà par terre le programme parfaitement planifié qui devait nous permettre de venir à bout d'un millier de choses en retard. Et cette contrariété-là, mêlée à la fatigue, et à l'isolement de la vie avec un jeune enfant, peut nous mettre dans un état d'exaspération difficile à expliquer à qui ne l'a pas vécu.
Pour s'accorder au rythme d'un bébé (car nous disposons parfois d'un quart d'heure de vision à court terme, et la journée ainsi se déroule quart d'heure après quart d'heure), il faut que la tâche qui nous occupe accepte d'être morcelée.
Or, les "soins du ménage" (pour le dire de manière désuète), se présentent justement comme une succession de petites choses à faire – dont aucune ne requiert de nous une concentration intense, ni que nous nous y consacrions quatre heures de suite. Elles peuvent être interrompues pour être retrouvées quelques instants plus tard (ou le lendemain). À toutes on peut accorder en permanence cinq minutes par-ci, un quart d'heure par-là – avec l'extraordinaire avantage que tout en les menant, on dispose de son intériorité et de ses pensées. Le linge, le ménage, la cuisine, tout cela peut être fait en écoutant de la musique ou la radio, ou simplement dans le silence rempli par les pensées qui nous habitent.
Ces tâches s'accordent bien au rythme de vie avec un enfant ? Allons plus loin : il est même tout à fait normal et souhaitable d'être interrompue dans ce genre de tâche. Elles le requièrent.
Pourquoi ?
Simplement parce que ces "choses à faire" n'ont pas de fin. Elles sont bâties sur le rythme de la vie : elles sont faites pour être toujours présentes et toujours interrompues. Elles appartiennent au temps cyclique : il ne s'agit pas de tâches dont on peut se dire qu'elles sont définitivement faites ; ce sont des gestes que nous ferons toute notre vie, pour nous ou pour d'autres.
Une fois qu'on a accepté ça, est-ce que ça ne va pas mieux ? Pas la peine de se dire "je dois finir rangement, tri, ménage, administratif et cuisine avant qu'il se réveille". Plus besoin de penser sur le mode du "faisons tout le plus vite possible pour en être débarrassée". De toute façon, nous savons que ça reviendra. Et même : que cela se fera. Demain, ou tout à l'heure. Je n'ai pas besoin de finir, je ne cours pas après un point final. Je suis toujours en train de le faire, par touches, un peu. Et c'est bien ainsi, puisque ce sont les gestes qui font la vie.
Louis Bernard Coclers, Une mère avec son enfant (1794)
Source : rijksmuseum.nl – Domaine public