Chères mamans,
Vous connaissez ce sentiment de satisfaction d'être venue au bout d'un tas informe de linge sale, qui par nos efforts a fini par se transformer en piles bien classées de vêtements propres, pliés, et repassés, prêts à être rangés.
Avez-vous remarqué qu'on se sent plus légère lorsque tout est rangé ? On est satisfaite et même, mais oui, joyeuse. Or cette joie n'est pas seulement la fierté d'être venue au bout d'une tâche pénible. On n'applaudit pas seulement une victoire contre soi-même (contre sa paresse, ou son ennui profond devant ce genre de tâches). Elle ne vient pas non plus du seul sentiment du devoir accompli. Ce serait trop austère.
Se réjouir devant une pile de vêtements propres (une table débarrassée de sa paperasse, un tiroir bien organisé et fonctionnel, une chaise libérée des vêtements qui la recouvraient…), c'est éprouver la joie propre à l'acte de mettre en ordre. Cette joie que Dieu éprouve lorsque, regardant sa Création, il "vit que cela était bon".
Il y a une richesse spirituelle à tirer de l'acte de ranger. En fait, cette pile de vêtements tachés, à moitié à l'envers et tous mélangés ressemble au chaos initial : "Au commencement, […] la terre était informe et vide", en hébreu tohû wa bohû (Gn 1, 2). Cette pile monstrueuse de vêtements en désordre, c'est un chaos qui attend d'être mis en ordre. Donc ranger, c'est imiter le Dieu créateur.
Vraiment le monde est bien fait : notre microcosme ressemble au cosmos sorti des mains de Dieu. Nous y gardons une forme de souveraineté à notre portée même dans les moments de faiblesse ou d'échec. Que nous ayons de lourdes responsabilités professionnelles ou que nous soyons au contraire ballottées par la vie, que nous ayons ou non l'impression que notre action quotidienne a un "impact" important sur le monde ou la société, il nous reste toujours cette possibilité de mettre en ordre le monde autour de nous, et d'agir ainsi à la manière divine. Associées dans les plus petites choses au geste créateur, nous sommes mieux à même de le reconnaître et de l'apprécier dans le monde extérieur, et jusque dans notre vie spirituelle.
Car il nous faut admirer encore la tendresse de Dieu : nous sommes parfois nous-même un immense tohu-bohu qui attend d'être mis en ordre. Nous sommes cette pile de linge à repasser qui attend d'être lavée avec amour, puis avec délicatesse séchée, pliée, rangée. Notre désordre intérieur a besoin de la main de Dieu pour retrouver l'harmonie. La messe, le sacrement de réconciliation servent à cela. Comme nous devant notre pile de linge repassé, le bon Dieu se réjouit quand il peut ordonner notre chaos.
Maurice Denis, Le Paradis (1912)
© RMN-Grand Palais (Musée d’Orsay) / Hervé Lewandowski