Pieter Withoos, Rosa gallica L. ‘Versicolor’, (environ 1686-1692)) — rijksmuseum.nl
Le coin des mamans
Donner la vie en perdant son père
Chères mamans,
Aujourd'hui un conseil de lecture : le court roman Inconsolable, d'Adèle Van Reeth. Sorti en 2023, cet écrit autobiographique tente d'apporter une réponse personnelle et philosophique à l'insoluble expérience du deuil. L'auteur entremêle avec beaucoup de sincérité ses réflexions de femme, de fille et de philosophe, pour tenter de mettre des mots sur ce qui est informulable : le sentiment de la perte, la douleur du deuil, la tristesse de l'absence, et enfin, le retour à la vie. Le roman suit la trajectoire d'une année, au cours de laquelle son auteur accompagne son père jusqu'à la mort, alors qu'elle est elle-même enceinte. Que signifie donner la vie lorsque l'on perd celui qui vous l'a transmise ? Voilà l'un des questionnements qui nourrit ce roman inquiet, authentique et vivant.
Ici la quatrième de couverture :
"Le chagrin conduit le cœur vers la littérature et la philosophie dans l'esprit d'y trouver une consolation, comme un enfant se réfugie dans les bras de sa mère. Mais les mots des autres ne consolent pas. Regarder la mort en face, n'est-ce pas constater notre condition d'être résolument inconsolables ?
Qu'est-ce que ça change, vraiment, de perdre son père ? Sans croyance en un au-delà, que signifie l'ultime disparition de ce qui est ? A.V.R."
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Qui suis-je ?
Un corps pour l'éternité
Nous le savons désormais fort bien : mon identité ne m'est pas conférée seulement par ce que je fais, ce que je décide, ce que je réalise. Elle n'est pas la somme de ce dans quoi je me projette et que j'accomplis.
Il y a un préalable à toutes mes actions, à tous mes choix, qui forme le décor vivant des événements de ma vie, voire, qui peut faire advenir l'événement, voire encore, qui peut lui-même se transformer en événement. Mon corps participe lui aussi à forger mon identité. Pas seulement à côté, mais en plein milieu de ma vie.
Or mon corps, je ne le choisis pas – je le reçois. Je suis moi-même fait d'une matière qui ne m'appartient pas. Je ne m'appartiens pas.
Voilà ce que nous avons cherché à dire de bien des manières dans cette Lettre depuis ses débuts.
Qu'avons-nous encore dit ? Que ce préalable que je n'ai pas choisi ne me dessine pas un destin comme une fatalité à laquelle je ne peux me soustraire. Mais bien plutôt qu'il est une vocation : un appel à réaliser. Mon corps m'étonnera bien des fois, il me fera passer par des chemins que je n'avais pas envisagés, et alors, ce n'est pas seulement lui-même, mais c'est tout mon être qui sera transformé.
Qu'avons-nous dit de plus ? Que mon corps, qui me comprend, est compris dans le temps. Qu'il vit dans le temps. Oui le temps l'englobe, le précède et lui succèdera. Mon corps est pris – et du coup, moi aussi – dans une dimension qui le dépasse, qui le fait venir à l'existence, puis revenir à la terre. Mon corps croît et se développe, et même il disparaîtra, avec le temps.
Mais mon corps, qui est pris dans le temps et dans l'espace, qui me situe à une époque et dans un lieu, échappe aussi au cadre spatio-temporel qui le contient. Parce que je suis à la fois corps et âme, corps mortel et âme immortelle, mon corps est fait aux dimensions du monde.
Matière animée, corps spirituel, chair et souffle, mon corps n'est jamais véritablement transparent – au sens où on pourrait l'oublier pour ne magnifier que ce dont il s'est rendu capable. Sans rien avoir à accomplir ni à prouver, mon existence a une valeur incommensurable, elle se justifie et se soutient ; il suffit pour cela que j'aie un corps. Peu importe qu'il soit cabossé, abîmé, usé. Peu importe même qu'on ne voie plus que lui, pris dans la misère ou la maladie : lui seul suffit à garantir mon inviolable dignité. Mon corps porte sur lui la marque de ce qui est vivant ; il parle de Dieu.
Et ici, "mon corps", cela veut dire "tous les corps".
Nous croyons que c'est en offrant sa vie – en nous donnant son corps à manger, son sang à boire – que le Christ nous rachète. Si la vie que nous recevons de son corps à chaque communion nous sauve, c'est que la vie que le Père nous donne est quelque chose de bien plus grand que la simple "vie biologique". Si ce corps librement offert peut racheter, et finalement ressusciter, tous les corps, alors il faut bien admettre que le corps humain est bien plus que lui-même, bien plus que ce que nous en voyons, bien plus que ce que nous voulons en voir.
L'art sacré n'a eu de cesse de vouloir saisir cela : combien de corps représentés aux tympans des églises, combien de fresques, de Nativités, d'Annonciations, de jugements derniers, combien de saints représentés. Combien de corps.
Combien de corps pour nous rappeler que chaque corps est bien plus que lui-même. Pour nous redire que chaque corps est appelé à l'éternité.
Raphaël, La Résurrection du Christ (1502-1503)
fr.wikipedia.org
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Faites-la connaître en la transférant à vos amies !
Le chanteur américain Jeff Buckley fait partie de ces artistes disparus avant d'avoir eu une "œuvre". Mort en 1997 à l'âge de 30 ans, il laisse derrière lui quelques enregistrements live ainsi qu'un seul album studio, Grace, sorti en 1994.
Fils d'une star de la musique folk-rock des années 60, Jeff Buckley reçoit de son père Tim Buckley une voix extraordinairement touchante, une grande sensibilité musicale et la faculté de se nourrir de styles différents. Son album Grace s'illustre dans le registre rock romantique et mélancolique, mais puise également aux sources du jazz, et ouvre ainsi la voie à des groupes comme Muse ou Coldplay.
Ici l'une des reprises de l'album (la plus connue étant Hallelujah, de Leonard Cohen) : Lilac Wine, de James Shelton. Cette troisième piste de l'album est une ballade amoureuse nostalgique et passionnée. Vous en trouverez le texte ici 👇, et la musique juste en-dessous 👇👇.
I lost myself on a cool, damp night I gave myself in that misty light Was hypnotized by a strange delight Under a lilac tree
I made wine from the lilac tree Put my heart in its recipe Makes me see what I want to see And be what I want to be
When I think more than I wanna think I do things I never should do I drink much more that I oughta drink Because it brings me back you
Lilac wine is sweet and heady, like my love Lilac wine, I feel unsteady, like my love Listen to me, I cannot see clearly Isn't that she coming to me? Nearly here
Lilac wine is sweet and heady, where's my love? Lilac wine, I feel unsteady, where's my love? Listen to me, why is everything so hazy? Isn't that she, or am I just going crazy, dear?
Lilac wine, I feel unready for my love Feel unready for my love
Et pour celles qui en voudraient plus, voici une curiosité : lors d'un concert àLondres en 1995, Jeff Buckley reçoit la demande d'interpréter la lamentation de Didon "When I am laid in earth", l'aria la plus connue de l'opéra de Purcell Dido and Eaneas (1695).
L'enregistrement est live, la prise de son est très imparfaite, le mélange des genres est assumé – et l'émotion est là. Pour l'écouter, c'est ICI qu'il faut cliquer.
(Pour celles qui découvriraient cette fameuse aria, la voici ICI dans une version classique – ou plutôt, baroque – avec Lea Desandre et William Christie.)
un coup de cœur ❤, un enthousiasme, une émotion 🤩😯💔😢💗💃😍 artistique ?
La semaine prochaine, nous pourrions savourer ensemble votre œuvre d'art 🌟