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Lettre 9

26 novembre 2023

Le coin des mamans

Prier pour ses enfants endormis chaque soir

Chères mamans, 

Parfois nous ne sommes pas fières de nous à la fin de la journée : avec nos enfants nous avons manqué de patience, d'écoute, de délicatesse, de compréhension… Nous n'avons eu qu'une hâte : que les enfants soient couchés, et quand il est l'heure d'aller dormir, nous nous en voulons affreusement d'avoir été de "mauvaises mères". 

Pour ne pas laisser l'amertume ou le scrupule nous gâcher la nuit (et nous ronger le cœur), voici une petite habitude toute simple, que beaucoup d'entre vous pratiquent sans doute déjà : c'est, le soir, de venir prier dans leur chambre pour nos enfants endormis. 

Là, dans la pénombre de la nuit et dans le silence, notre prière est accompagnée du bruit de leurs respirations. Nous pouvons simplement dire un "Je vous salue Marie", pour les confier à leur mère du Ciel et lui demander de venir achever dans nos gestes auprès d'eux ce que nous n'avons su faire qu'imparfaitement. La Sainte Vierge sait ce dont ils ont besoin, elle les comprend et c'est par elle qu'ils viendront doucement à son Fils. 

Confier nos enfants le soir nous rappelle que nous ne sommes pas tout pour eux. Cela nous ôte des épaules le poids d'une  culpabilité malsaine, celle qui nous vient du perfectionnisme : j'aurais dû faire ceci, je n'aurais pas dû parler comme cela. 

Cette toute petite prière du soir faite à leur insu répare aussi doucement notre relation à eux. Elle nous permet de repartir le lendemain allégée des soucis et des remords de la veille, avec humilité, courage et détermination. 

Alors n'hésitez plus lorsque vous sentez que vous allez vous coucher avec un sentiment (plus ou moins léger) de grogne à l'égard de vos enfants ou à votre propre égard : priez pour eux !

Berthe Morisot, Le Berceau (1874)

Qui suis-je ?

Last but not least

[Lettre 8. ]

Et Dieu créa la femme. 

Tout le problème est dans ce "Et", n'est-ce pas ? 

"Et", cela signifie : en deuxième, après l'homme. Comme un deuxième choix finalement. 

Arrivée en second, tirée de la côte d'Adam : cela semble en faire la subalterne désignée. Et en plus, faite pour lui être une "compagne", une "aide" sur-mesure ! Alors là, on s'étrangle. Puis la voilà qui croque la pomme… C'est bon, on a compris. Rien à sauver dans cette histoire. 

Mieux vaut sans doute proclamer que Dieu est mort pour que les femmes soient enfin libres. 

Voilà à grands traits la lecture (hélas) la plus répandue du récit de la création de l'homme et de la femme dans la Genèse. 

On se dit en effet, à le comprendre comme ça : euh merci mais, non merci. Ça va, on a assez donné dans cette vision de la femme domestique et servante, de l'homme arrivé le premier donc le conquérant, le maître. Décidément non, merci. 

Bon.

Mais si là n'était pas exactement le sens du texte ? 

Si l'on y regarde bien, le récit de la création procède par ordre hiérarchique d'importance : le récit tout entier suit une logique ascendante. 

Après les inanimés viennent les animés, après la terre et la mer viennent les plantes, après les plantes viennent les animaux, après les animaux viennent l'homme et la femme. On va du moins vivant au plus vivant. 

De la structure même du passage, on peut tirer que la femme apparaît au terme du parcours.

Elle arrive au terme d'un processus qui suit une trajectoire ascensionnelle. À ce titre, elle n'occupe pas une place seconde, mais elle surgit plutôt comme le couronnement de toute la Création. 

Finissons de le dire : la femme n'est pas créée en deuxième. 

Elle est créée la dernière. 

Last but not least. 

Il y a plus. L'homme est façonné à partir de la terre (adama) : 

Alors le Seigneur Dieu modela l’homme

avec la poussière tirée du sol ;

il insuffla dans ses narines le souffle de vie,

et l’homme devint un être vivant. (Gn 2, 7)

Et la femme ? 

Avec la côte qu'il avait prise à l'homme,

[le Seigneur Dieu] façonna une femme

et il l'amena vers l'homme. (Gn 2, 22)

La femme n'est pas créée à partir de la terre, mais à partir de la chair même d'Adam. (N'est-ce pas que c'est beaucoup plus raffiné que de l'argile ou de la boue ?)

À partir de la chair d'Adam, c'est-à-dire à partir d'une matière déjà animée par le souffle divin. 

Le corps de la femme est fait d'un matériau plus noble parce que déjà spirituel. 

Ainsi créé à partir de la chair d'Adam, le corps d'Ève, premier corps de femme, est le dépositaire d'une grâce particulière. Son corps de chair manifeste l'étonnant projet de Dieu, qui scelle la mystérieuse proximité des réalités terrestres avec les réalités célestes. 

Dans son propre corps se lit l'intimité que Dieu veut établir avec l'humanité. 

La Création d'Ève, mosaïque de la chapelle Palatine (Palerme), XIIe siècle

Une œuvre d'art à savourer

En liberté maintenant me pourmaine

"Rondeau parfaict. À ses amys après sa délivrance", Clément Marot (tiré de L'Adolescence clémentine, 1538)

Emprisonné pour hérésie à la prison du Châtelet à Paris, puis transféré à Chartres, au printemps 1526, le poète Clément Marot s'adresse dans ce poème à ses amis qui ont œuvré à sa sortie de prison. 

C'est un poème où le chant de la liberté se lit dans les mots et dans la forme : ici Marot reprend les règles d'écriture du rondeau, forme poétique codifiée qui repose en principe sur le retour des deux premiers vers.

Mais en reprenant ces règles, il les transforme et se crée d'autres contraintes, qu'il dépasse. Ce qui en fait un poème qui ne ressemble à aucun autre. 

Rondeau parfaict. À ses amis après sa délivrance

En liberté maintenant me pourmaine,
Mais en prison pour tant je fuz cloué :
Voyla comment Fortune me demaine.
C’est bien, & mal. Dieu soit de tout loué.

   Les Envieux ont dit, que de Noé1
N’en sortirois : que la Mort les emmaine.
Maulgré leurs dentz le neud est desnoué,
En liberté maintenant me pourmaine.

   Pourtant si j’ay fasché la Court Rommaine2,
Entre meschans ne fuz oncq3 alloué :
Des biens famez j’ay hanté4 le dommaine :
Mais en prison pourtant je fuz cloué.

   Car aussi tost que fuz desavoué
De celle là, qui me fut tant humaine,
Bien tost apres à sainct Pris fuz voué5 :
Voylà comment Fortune me demaine.

   J’eus à Paris prison fort inhumaine :
A Chartres fuz doulcement encloué :
Maintenant voys6, où mon plaisir me maine.
C’est bien, & mal. Dieu soit de tout loué.

   Au fort, Amys, c’est à vous bien joué,
Quand vostre main hors du parc me ramaine.
Escript, & faict d’ung cueur bien enjoué,
Le premier jour de la verte Sepmaine7,
                              En liberté.

1Noé : Noël

2 Marot a été condamné par le tribunal ecclésiastique pour avoir fait gras en Carême ; il aurait "mangé du lard"

3oncq : jamais

4hanté : habité

5 à sainct Pris fus voué : ici Marot invente un saint pour le plaisir du jeu de mots 

6voys : vais

7 le premier jour de la verte semaine : c'est-à-dire le 1e mai. La couleur verte, symbole du printemps, est aussi la couleur liturgique de l'espérance 

Ce qu'on aime ici ? 🌟

Que retenir ? Que ce poème nous parle d'enfermement et de liberté, tandis que dans sa forme même, il est contenu par des règles strictes… dont il s'échappe. On s'y reconnaît : qui d'entre nous n'a déjà vécu de telles expériences de libération ? 🤸‍♀️

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