Et si la piété mariale n'était pas un article de dévotion annexe, le legs encombrant d'un Moyen Âge encore à demi superstitieux ?
Et si le mystère de Marie pouvait éclairer notre propre manière d'être au monde ?
Rappelons-nous : la semaine dernière, nous redécouvrions avec Benoît XVI1 que Marie est est le sol où Dieu a pris racine. Dire qu'elle est cette "terre fertile" qu'annonçait le prophète Isaïe n'a rien d'une décorative figure de langage. C'est bien en elle, dans son corps de femme, que Dieu a assumé notre condition humaine.
Le mystère de Marie nous éclaire sur le régime des choses ici-bas. Nous savons bien qu'il y a ce qui pousse, et ce qui est fabriqué. Mais que ces deux catégories de choses appartiennent à des ordres fondamentalement différents, nous tendons à l'oublier. Nous envisageons bien souvent l'intégralité du monde sous l'angle de ce qui est fabriqué. Nous oublions que ce qui est vivant échappe à notre contrôle.
Les objets que nous fabriquons disent quelque chose de ce que nous sommes, de ce que nous voulons être, de ce dans quoi nous nous projetons, de nos besoins et de nos désirs. Ils sont maisons, outils, meubles, navires, vêtements, livres, lunettes, pansements, ordinateurs… Nous les produisons au gré de nos besoins. Ils portent l'empreinte du pouvoir que nous avons sur le monde. Même les plus inutiles disent quelque chose de nos rêves et de nos penchants.
Les créatures vivantes, elles, nous parlent aussi de celui qui les fait. Elles contiennent en elles la pensée de leur Créateur. Au plus haut point, elles ont cette capacité extraordinaire, que n'ont pas les objets fabriqués, de pouvoir porter la vie après elles. Et cela, sans qu'il soit besoin de rien faire.
Le mystère de Marie, terre où la semence a pu croître, nous rappelle cela. Il y a dans le monde des choses qui ne sont pas à faire. Des choses vivantes et qui veulent mûrir. Ces choses n'ont pas besoin pour advenir qu'on s'agite ni que l'on se projette. Elles ont besoin de temps. Elles viennent si on les laisse arriver, à condition qu'on leur ait fait de la place. Mais si n'existe plus que le "faire", alors elles ne peuvent subsister.
C'est vrai pour les plantes, c'est vrai pour la pensée, et pour les œuvres humaines. Il y a dans toutes les entreprises humaines une dimension de faire, et une dimension de croissance. Celle-là ne doit pas étouffer celle-ci. Tout ce qui advient n'est pas l'œuvre de nos mains. Il y a des choses qui viennent et que nous n'avons pas prévues, ni forgées. Pour que les œuvres humaines soient fécondes, il faut que la logique de ce qui pousse ait été respectée.
Or, parmi les œuvres humaines, il en est une que le mystère de Marie éclaire particulièrement : c'est l'Église elle-même.
"L'Église n'est pas un produit fabriqué, mais la semence vivante de Dieu, qui veut croître et mûrir. C'est pourquoi l'Église a besoin du mystère marial, et est elle-même mystère marial. Il ne peut y avoir en elle de fécondité que si elle se place sous ce signe, si elle devient terre sainte pour la Parole de Dieu."2
Que nous dit-on ici ? Que sans Marie, l'Église elle-même ne peut comprendre qui elle est. Or l'Église, c'est le peuple de Dieu. Autrement dit, c'est nous. Pour que l'Église manifeste ce qu'elle est réellement, nous devons avant tout chose "accueillir le symbole de la terre féconde, nous devons redevenir des hommes qui attendent, rassemblés vers l'intérieur, qui, dans la profondeur de la prière, du désir et de la foi, laissent en eux de la place pour une croissance."3
Le mystère de Marie se déploie dans l'approfondissement de notre vie de prière. Notre place dans l'Église ne se définit pas seulement par le faire, il nous faut apprendre à laisser croître ce qui est vivant, et qui vient de Dieu.
1 Cardinal Joseph Ratzinger, Hans Urs von Balthazar, Marie Première Église, "Comme l'eau du ciel" (Médiaspaul, 1998), p. 9-14.
2 Ibid., p. 13.
3. Ibid., p. 13.
Diego Velázquez, Le Couronnement de la Vierge (1635)
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