[Lettre 22 : force et faiblesse sont les deux caractéristiques de l'humanité]

À la mémorable exclamation d'Adam succède l'avant-dernier verset du chapitre : 

"À cause de cela, l’homme quittera son père et sa mère,

il s’attachera à sa femme,

et tous deux ne feront plus qu’un."

(Gn 2, 24) 

Nous voilà brusquement sortis du récit si puissamment poétique qui mettait l'homme et la femme face à face, au moyen d'un énoncé à valeur de conclusion générale. Si ce verset nous paraît (peut-être) familier, tant nous l'avons entendu (et entendu commenter), il est en réalité paradoxal. 

Pourquoi ? Parce que, si l'on considère la culture méditerranéenne antique, il ne s'agit en rien une description historique. En effet, la réalité historique nous indique que l'homme ne quitte pas sa famille lorsqu'il y a mariage : c'était plutôt la femme, qui se trouvait sortie de sa famille pour être intégrée dans celle de son époux. Il faut donc plutôt comprendre ce verset comme une injonction. Les traditions, les structures sociales n'enjoignent pas l'homme de quitter père et mère : c'est pourquoi le texte sacré vient le lui demander expressément. 

Pourquoi encore ce verset nous étonne-t-il ? 

Avez-vous remarqué ce drôle de mouvement de va-et-vient qui semble nous faire revenir à la situation initiale : la femme a été tirée de l'homme… pour que tous deux soient de nouveaux réunis en "une seule chair". Mais. Est-ce que nous ne serions pas en train de tourner en rond ? 

Oui : mais c'est comme s'il avait fallu à l'homme faire d'abord l'expérience de la séparation, pour pouvoir ensuite faire celle de l'union. Le mouvement retour ne peut exister que s'il y a eu un premier moment de distinction. 

Bien. Et maintenant, qu'est-ce que signifie l'expression "tous deux ne feront plus qu'un" (une seule chair) ? 

Est-ce une jolie manière – à la fois poétique et pudique – de parler de l'union des corps ? Mais alors, l'expression va au-delà de ce qui est vécu : même l'union la plus passionnée ne peut faire de l'homme et de la femme un seul corps. 

Faut-il sinon prendre l'expression comme une métonymie – "une seule chair" signifiant alors "une seule personne" ? Impossible : c'est justement la première expérience du couple que l'irréductible altérité, parfois rugueuse, à laquelle on se heurte tous les jours. Le fossé qui sépare les deux parties de l'humanité se rappelle aux époux en permanence : le fait d'être séparés n'est pas un événement ponctuel, qui serait résorbé par l'union des corps. L'altérité résiste à la volonté de ne faire qu'un, au temps par lequel nous nous faisons l'un à l'autre, et même à l'union charnelle. 

De quelle nature peut donc bien être cette unité exprimée dans les mots de basar ehad ("une seule chair") ? 

Encore une fois, l'hébreu nous aidera à comprendre. 

Rappelons-nous, la chair, basar, c'est ce qui est fragile, ce qui peut être meurtri, blessé

Le fruit de l'union de l'homme et de la femme apparaît alors comme la capacité à être blessés ensemble. Par le mariage, dont le texte nous fait ici l'esquisse, l'homme et la femme deviennent vulnérables de la même vulnérabilité. Ceux qui sont mariés en font l'expérience décisive dès le premier jour de leur engagement : choisir de former un couple, c'est accepter l'expérience d'étendre le champ de sa vulnérabilité. Il y a désormais quelqu'un d'autre par qui je peux souffrir. 

Or, c'est de la même manière que le Christ souffre avec son Église, lorsque l'un de ses membres souffre ou commet le mal. Car dans l'expression basar ehad, "une seule chair", le terme ehad est le même que dans la prière du "Shma Israël" : "Écoute, Israël : le Seigneur notre Dieu est l’Unique – Adonaï ehad." (Dt 6, 4) L'unité de l'homme et de la femme a quelque chose à voir avec l'unité des trois personnes divines. C'est ce qui fait du mariage un sacrement, un signe prophétique. 

Et lorsque le Verbe se fait chair, il se rend vulnérable, lui qui pourtant peut tout. Le Verbe fait chair, c'est Dieu qui accepte d'être blessé, de souffrir avec l'humanité qu'il épouse.

Nos réflexions se poursuivent dans la prochaine lettre.

Merci à Cécile Margelidon, Servane Rayne et au p. Florent Urfels pour leur travail sur le texte biblique, dont cette lettre s'inspire.

Raphaël, La Sainte Famille à l'Agneau (ca. 1507)

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