[Lettre 15 : Dans le corps humain, l'utile ne dévalue pas le beau et le beau ne dédaigne pas de se rendre utile]
Habituellement, on définit l'ornement comme ce qui est ajouté pour embellir. Autrement dit, comme ce qui aurait pu ne pas y être, mais qu'on ajoute pour le plaisir. Pour certains cet ajout est indispensable ; d'autres le dénoncent comme superflu.
On orne les façades des bâtiments par des motifs sculpturaux, des frises, de vastes verrières ; on orne les vêtements en y ajoutant une broderie, un volant, une dentelle.
Si nous voulions prendre modèle sur le corps pour penser l'ornement, que nous dirait-il ?
Il nous dirait que l'ornement ne vient pas dans un second temps, mais qu'il est toujours déjà là.
Le corps humain est orné d'emblée. Un visage aux traits fins ou décidés, des yeux bleus ou noisette, des cheveux noirs frisés ou blonds et lisses. Voilà des ornements qui sont posés dès le départ. Et qui sont utiles aussi. Les yeux servent à voir – mais pas seulement. De beaux cheveux protègent la tête du froid – mais pas seulement.
Toute l'histoire de la statuaire et de la peinture depuis l'Antiquité (et avant) nous apprend que le corps humain est incroyablement beau : les artistes essayent de le saisir en mouvement, à l'arrêt, dans l'effort ou dans la détente, chaque mouvement les fascine. Comment démêler, dans une jambe de Vénus, ce qui est premier : le fait qu'elle la fasse tenir debout, ou bien sa courbe élégante ?
Quant à la danse, elle nous rappelle, si nous l'oublions trop vite et ne voulons voir nos corps que comme d'utiles outils, que le corps humain est beau dans ses simples mouvements. Une main qui se lève, qui s'abaisse, un bras qui se tend, et cela sans nécessité de le faire, "pour rien", cela peut être de l'art.
Dans le corps humain les deux sont tout un : la structure et l'ornement. Beauté et utilité ensemble. Sans conflit, sans préséance, sans sujétion de la beauté à l'utilité.
Si l'on y prend garde il y a, dans le domaine des choses fabriquées, un champ qui tend à s'appuyer sur le même principe.
C'est l'architecture religieuse.
Dans une cathédrale gothique, ce qui devait être utile – des contreforts en pierre pour soutenir l'édifice – est pensé en même temps comme un ornement qui satisfait l'œil, l'âme et l'intelligence. Le calcul des forces pour que s'élève et tienne debout une telle construction permet l'existence de l'arc brisé, et de la clef de voûte.
Parle-t-on de la pure beauté d'un cloître ? Si nous ne voulions y voir que la fonction, nous le décririons comme un lieu dans lequel les moines prient en marchant. Mais le cloître n'est pas qu'un simple lieu utile : c'est en même temps un lieu symbolique, qui ne peut s'empêcher de nous parler du Ciel.
On peut vouloir expliquer la sobriété d'un édifice roman par la moindre maîtrise techniques de ses bâtisseurs. Mais on peut aussi voir, dans l'arrondi de ses arcs et la simplicité de ses colonnes, l'expression d'une foi limpide, et la volonté de mener celui qui y pénètre, sans détour, vers l'intériorité et l'humilité.
D'où vient que l'incendie de Notre-Dame nous ait fait pleurer et que sa reconstruction nous émeuve ? Pleure-t-on pour des pierres et du bois qui brûlent ?
Si nous y regardons bien, les édifices religieux qui nous touchent le plus sont ceux qui ont voulu porter à la perfection l'imitation de ce que Dieu fit avec le corps humain. Ces pierres nous parlent de nous, et de la manière dont Dieu nous voit.
Claude Monet, Cathédrale de Rouen, façade ouest, au soleil (1894)
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