[Lettre 9. Mon corps est une réalité spirituelle dès l'origine]
On peut aller plus loin.
L'une des choses qui divise le plus les lecteurs de cet épisode de la Genèse, c'est cette expression placée par le narrateur dans la bouche de Dieu :
Le Seigneur Dieu dit :
« Il n’est pas bon que l’homme soit seul.
Je vais lui faire une aide qui lui correspondra. »
(Gn 2, 18)
À le lire comme cela, la femme semble créée dans la dépendance de l'homme : le geste de Dieu apparaît comme un repentir, comme s'il fallait rectifier un raté dans la Création. Voilà la femme conçue comme une domestique sur mesure. Ou une compagne pour que l'homme ne s'ennuie pas. On s'en serait bien passé, mais bon, il va falloir faire avec.
Le mythe de la femme soumise revient à grands pas.
Remarquez que si l'on adopte cette lecture, l'homme non plus n'est pas gâté : qu'est-ce que c'est que cet Adam sans énergie, et apparemment incapable de s'occuper tout seul ? Le Seigneur Dieu aurait-il donc créé la femme pour prendre soin d'un homme-enfant à qui la solitude ne convient pas ?
Là n'est pas la clef de lecture de ce passage.
Où la trouver ?
Il faut faire un détour par la langue originelle du texte : l'hébreu nous aidera à comprendre.
Le terme hébreu employé dans ce passage, que l'on traduit généralement par "aide", est `ezer.
Ce terme possède une nuance de sens que le français ne rend pas. En effet le traduire par "esclave", ou "servante" serait commettre un contresens. Ce n'est pas de ce type d'aide qu'il s'agit.
Le mot `ezer apparaît une vingtaine de fois dans l'Ancien Testament, dans deux contextes.
En voici un florilège :
"le Dieu de mon père est venu à mon secours"
(Ex 18, 4)
"Nul n’est semblable à Dieu, Israël.
Pour venir à ton aide, il chevauche les cieux
et les nuées, dans son triomphe."
(Dt 33, 26)
Israël, mets ta foi dans le Seigneur :
le secours, le bouclier, c'est lui !
(Ps 114, 9)
Je lève les yeux vers les montagnes :
d'où le secours me viendra-t-il ?
Le secours me viendra du Seigneur
qui a fait le ciel et la terre.
(Ps 120, 1-2)
Notre secours est le nom du Seigneur
qui a fait le ciel et la terre.
(Ps 123, 8)
Te voilà détruit, Israël,
alors que ton secours est en moi !
(Os 13, 9)
Le terme `ezer désigne l'action de Dieu qui sauve.
La femme est créée par un geste du Dieu Sauveur.
Il s'agit d'un type d'aide bien spécifique : celle que seul le supérieur peut apporter à un inférieur. Autrement dit : celle sans laquelle on ne peut pas s'en sortir.
En termes littéraires, l'entrée en scène de la femme n'est pas l'apparition d'un personnage subalterne, mais ressemblerait plutôt au surgissement du Deus ex machina.
Adam pourra s'en sortir sans femme de ménage. Mais il ne pourra pas aller jusqu'au bout de ce qu'il est sans celle que Dieu lui a destiné.
Ajoutons tout de suite que cela n'instaure aucune inégalité entre l'homme et la femme, en faveur de la femme cette fois-ci. L'expression complète d'`ezer kenegdo signifie : un secours en face, devant. La vocation propre de la femme ne la fait en rien supérieure à l'homme : elle est posée en face de lui, en vis-à-vis – littéralement, ils se contemplent de visage à visage.
Égaux, mais interdépendants : l'homme sans la femme ne peut atteindre ce pourquoi il est fait ; la femme sans l'homme ne peut accomplir pleinement sa vocation.