"Ma bohême", d'Arthur Rimbaud,
chantée par Léo Ferré (1964)
Aujourd'hui ce que vous écoutez, c'est 1:22 de poésie pure, d'élan de jeunesse et de vie, un vent d'air frais terriblement ébouriffant et enthousiasmant, à réécouter en boucle et à reprendre en dansant – même, en glissant comme des patineuses.
Ce qu'on aime ici ?
Le génie juvénile de Rimbaud, associé à l'intuition très fine de Léo Ferré, dont la musique, comme une perpétuelle aspiration vers le haut, souligne toutes les nuances du texte, les amplifie et les révèle, sans les trahir ni les écraser. Un petit bijou. 🔆
"Ma Bohême"
Je m’en allais, les poings dans mes poches crevées ;
Mon paletot aussi devenait idéal ;
J’allais sous le ciel, Muse ! et j’étais ton féal ;
Oh ! là ! là ! que d’amours splendides j’ai rêvées !
Mon unique culotte avait un large trou.
– Petit-Poucet rêveur, j’égrenais dans ma course
Des rimes. Mon auberge était à la Grande-Ourse.
– Mes étoiles au ciel avaient un doux frou-frou
Et je les écoutais, assis au bord des routes,
Ces bons soirs de septembre où je sentais des gouttes
De rosée à mon front, comme un vin de vigueur ;
Où, rimant au milieu des ombres fantastiques,
Comme des lyres, je tirais les élastiques
De mes souliers blessés, un pied près de mon coeur !
Arthur Rimbaud, Cahier de Douai (1870)
Et qu'est-ce qu'on aime d'autre ?
Rimbaud reprend ici la forme classiqu(issim)e du sonnet, à son époque bourgeoisement installé dans la tradition française depuis la Renaissance. C'est une forme courte et efficace : quatre strophes – deux quatrains, deux tercets – alternant rimes embrassées puis rimes plates, qui se prête aussi bien à l'épanchement amoureux le plus échevelé qu'à la descente dans l'introspection, à la poésie galante la plus délicieusement libertine qu'à la réflexion philosophique.
Ce que Rimbaud en fait avec une désinvolture et une audace bien de son âge (il a seize ans), est merveilleux. Avec un élan de jeunesse et un sans-gêne confondants, il fait entrer dans cette forme "à la papa" toute la poésie du quotidien d'un grand bonhomme de son âge (lui-même devenu le charmant "Petit Poucet" des contes) – à grand renfort de "poches", de "paletot", de "culotte" trouée, et de "lacets". C'est l'imagerie vestimentaire de La Guerre des boutons qui rencontre le "féal" du roman courtois médiéval, l"idéal" éthéré aux graves accents baudelairien et la noble "Muse" de tous les poètes dignement installés depuis Homère, avec leurs non moins respectables "lyres" héritées d'Orphée, le poète entre tous. La fusion entre la poésie et la vie est consommée.
Rimbaud ne s'arrête donc pas là. Il fait entrer dans l'alexandrin – mieux, il le fait reposer sur ! – une interjection et une onomatopée : "ohlala", "froufrou". La rime, avec quelque effronterie, fait se rencontrer catégories abstraites et réalités concrètes : "crevées/rêvées", "fantastiques"/"élastiques".
Mais cette rencontre, ce choc des monde n'est pas iconoclaste cependant. Il ne s'agit pas de détruire l'héritage ancestral, ni de le moquer, mais d'y faire une place à la poésie du quotidien, haussée au niveau de ces réalités ultra-poétiques – ennoblie, finalement. Au long du texte, le poète lui-même devient poésie, lui qui avance à grandes enjambées, heureux, grandi, à hauteur du ciel, la tête dans les étoiles.
C'est tout le sens de la dernière image : le poète refaisant ses lacets, est ramassé sur lui-même, recueilli mais pourtant comme déployé aux dimensions de l'univers, dans cette posture arrêtée toute prosaïque – mais ainsi, "un pied près de [s]on cœur". Le lyrisme n'est pas rejeté, il est intégré, réconcilié avec le corps.
Rimbaud nous fait éprouver ici un moment de joie pure, proche d'un état amoureux, où tout semble ramassé dans le présent : ce départ qu'il évoque n'est pas une errance, car elle est sans angoisse, et ce n'est pas non plus un voyage, puisqu'il n'a pas de but. C'est l'enthousiasme plein de la partance, figé dans un imparfait qui dure : "Je m'en allais".
Léo Ferré saisit parfaitement cette atmosphère et la restitue, avec poésie et noblesse, dans un élan incroyablement vivant. Comment ? Grâce aux notes répétées dans l'aigu au piano, légères et suspendues, et à une mélodie qui ne "retombe" jamais sur les bases de l'accord (sur la tonique) mais semble flotter autour de la quinte – jusqu'à la fin, qui n'est pas vraiment conclusive. Soit 1:22 d'un présent qui dure, sans jamais s'abîmer.
Un petit bijou, on vous l'a dit. 🌟
Merci à Mariette M. pour cette idée d'œuvre d'art à savourer !
un coup de cœur ❤, un enthousiasme, une émotion 🤩😯💔😢💗💃😍 artistique ?
La semaine prochaine, nous pourrions savourer ensemble votre œuvre d'art 🌟
Qu'en dites-vous ?
Partagez vos idées en répondant à ce mail !