Un extrait du Temps retrouvé, de Marcel Proust (1927) :
"Les époux Larivière"
On se trouve ici au dernier tome de l'œuvre gigantesque de Marcel Proust, À la Recherche du temps perdu (1913-1927). C'est dans ce tome que le personnage principal et narrateur du roman, au terme de milliers de pages, finit par devenir écrivain.
Même si la Grande guerre a une part importante dans ce dernier livre, Proust n'est pas ce qu'on appellerait un "écrivain de la guerre". Celle-ci est abordée la plupart du temps de biais, par son retentissement dans les pensées et la psychologie des personnages.
Et c'est d'un épisode survenu pendant la guerre qu'il s'agit ici, qui reçoit de la part de l'auteur un traitement tout spécial – comme il le confesse lui-même : une incursion exceptionnelle dans le réalisme 👇
Or on avait vu cette chose si belle, qui fut si fréquente à cette époque-là dans tout le pays et qui témoignerait, s'il y avait un historien pour en perpétuer le souvenir, de la grandeur de la France, de sa grandeur d'âme, de sa grandeur selon Saint-André-des-Champs, et que ne révélèrent pas moins tant de civils survivants à l'arrière que les soldats tombés à la Marne. Un neveu de Françoise avait été tué à Berry-au-Bac qui était aussi le neveu de ces cousins millionnaires de Françoise, anciens grands cafetiers retirés depuis longtemps après fortune faite. Il avait été tué, lui tout petit cafetier sans fortune qui parti à la mobilisation âgé de vingt-cinq ans avait laissé sa jeune femme seule pour tenir le petit bar qu'il croyait regagner quelques mois après. Il avait été tué. Et alors on avait vu ceci. Les cousins millionnaires de Françoise et qui n'étaient rien à la jeune femme, veuve de leur neveu, avaient quitté la campagne où ils étaient retirés depuis dix ans et s'étaient remis cafetiers, sans vouloir toucher un sou ; tous les matins à 6 heures, la femme millionnaire, une vraie dame, était habillée ainsi que « sa demoiselle », prêtes à aider leur nièce et cousine par alliance. Et depuis près de trois ans, elles rinçaient ainsi des verres et servaient des consommations depuis le matin jusqu'à 9 heures et demie du soir, sans un jour de repos.
Dans ce livre où il n'y a pas un seul fait qui ne soit fictif, où il n'y a pas un seul personnage « à clefs », où tout a été inventé par moi selon les besoins de ma démonstration, je dois dire à la louange de mon pays que seuls les parents millionnaires de Françoise ayant quitté leur retraite pour aider leur nièce sans appui, que seuls ceux-là sont des gens réels, qui existent. Et persuadé que leur modestie ne s'en offensera pas, pour la raison qu'ils ne liront jamais ce livre, c'est avec un enfantin plaisir et une profonde émotion que, ne pouvant citer les noms de tant d'autres qui durent agir de même et par qui la France a survécu, je transcris ici leur nom véritable : ils s'appellent, d'un nom si français d'ailleurs, Larivière.
Qu'est-ce qu'on aime, ici ? 💫
Tout simplement le fait que se brise la distance entre réalité et fiction.
Tout à coup se fait entendre, non plus la voix du narrateur, mais bien celle de l'auteur. Ici, ce n'est plus "Marcel" qui parle, le terriblement complexe narrateur de la Recherche – c'est Proust lui-même qui, visiblement touché, fait preuve d'un lyrisme très humain en semblant ne pas pouvoir retenir l'expression de son admiration et de son émotion.
Par là, l'écrivain offre à ces inconnus dont il parle, et qui ont fait preuve, comme tant d'autres, affirme-t-il, d'un héroïsme total, en même temps qu'ordinaire (c'est ce qui l'émeut véritablement), ce qu'il peut leur offrir de plus beau : une place dans son œuvre, et que leur nom passe à la postérité.
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La semaine prochaine, nous pourrions savourer ensemble votre œuvre d'art 🌟
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