Chères mamans,
Il y a dans la maternité un double mouvement, par lequel nous nous épanouissons et nous sommes contrecarrées.
L'épanouissement que nous offre la maternité ne nous est offert par aucune autre expérience sur terre : devenues mères, il s'agit bien de nous-mêmes, mais agrandies, affermies, solidifiées. Nous vivons cette merveilleuse expansion de notre être dans la mesure où nos enfants nous arriment à la terre, nous enracinent, font de nous des arbres auprès desquels il fait bon se réfugier. En venant chercher cela chez nous, ils nous apportent assurance, stabilité, fermeté ; par le besoin qu'ils ont de nous, ils donnent un autre poids à nos existences. Et ils nous font avec leur surgissement dans nos vies – dans la vie – le plus beau de tous les dons : celui de la joie. Une joie explosive, cristalline, innocente, qui surgit même au cœur de l'épreuve, dans la souffrance, et même… dans la contrariété.
La contrariété, c'est l'autre dimension du job de mère. Et dire que parfois l'on croit que ce n'est pas normal, que s'il y a contrariété c'est qu'il y a problème – on se persuade même que la contrariété n'était pas là avant. Si mes enfants n'étaient pas là, combien de vies aurais-je pu faire, vivre, expérimenter – combien d'autres personnes aurais-je pu être ! Nous nous empêtrons dans les injonctions culpabilisantes de l'accomplissement personnel : est-ce que pendant ce temps, je ne suis pas en train de gâcher mes talents ? de passer à côté de qui je suis, à côté de ma vie ? Cette pensée se glisse parfois entre nous et notre vie quotidienne, elle s'insinue alors même que nous nous efforçons d'accomplir droitement notre devoir d'état.
Or rassurons-nous : à penser ainsi, nous oublions qu'être contrarié, contredit, contrecarré, c'est une part de l'appel universel à la sainteté. Pas de sainteté sans passage obligatoire par la contradiction – parfois jusqu'au sacrifice de soi. Combien de saints ont connu cet empêchement, alors même qu'ils désiraient de belles et grandes choses. (C'est l'exemple célèbre de sainte Thérèse de Lisieux trop jeune pour entrer au Carmel – mieux encore, toute la vie de saint Benoît-Joseph Labre, à découvrir ici). Qui sait combien d'autres vies le Christ lui-même aurait pu vivre, combien de ses projets ont été contrariés.
Nous l'avons bien appris cependant : choisir, c'est renoncer. Or nous sommes épouses, nous sommes mères. Être fidèle à son mariage, être présente auprès de ses enfants, cela nous fait faire des choix. Il ne s'agit pas de sombrer dans la détestation de soi, ni dans une forme de harakiri symbolique ("depuis que je suis mère, je ne suis plus personne et c'est très bien") : non, nos enfants, nos familles, nos collègues – le monde, enfin, a besoin de nous avec toutes notre personnalité, toutes nos qualités.
Simplement ne craignons pas si parfois, Dieu nous fait expérimenter à la fois le désir pour quelque chose de bon, de beau, et le fait que nous ne pourrons pas l'accomplir (ou pas maintenant, pas comme nous y pensions). Si nous confions cet obstacle dans la prière, il nous ouvre un chemin vers la sainteté.
Vincent Van Gogh, Pêcher en fleurs (Souvenir de Mauve) (1888)