Nous rêvons parfois d'être invisibles. C'est un fantasme vieux comme le monde, et ce n'est même pas Socrate (avec sa pourtant géniale histoire d'anneau de Gygès), qui l'a inventé. 

Nous ne pouvons pourtant pas échapper à notre propre visibilité, cette visibilité qui nous expose à une double vulnérabilité : nous voyons, et nous sommes vus. 

Dans le domaine des relations homme-femme, le regard – c'est une évidence combien de fois vérifiée –, a une importance et une gravité particulières. Il y a l'amour au premier regard (love at first sight) ; il y a aussi l'adultère d'un simple regard. Il y a quelque chose de spécifique à la manière dont apparaît une femme aux yeux d'un homme. Il y a quelque chose de spécifique à la manière dont apparaît un homme aux yeux d'une femme. 

Notre corps est un langage. Par chacun de ses gestes, par sa présence, il communique, il parle. Rien qu'en étant là, parce que nous sommes visibles, vus – scrutés ou ignorés –, nous parlons. Nous avons donc la responsabilité de ce que nous communiquons : nous avons à en assumer la responsabilité sans fausse naïveté. Ma manière de me présenter au monde, aux autres, ma manière d'apparaître engage ma responsabilité dans la mesure où elle affecte les autres. 

Et en même temps, je suis vulnérable parce que d'autres corps peuvent m'affecter. Ici réside la double vulnérabilité du regard. Notre propre visibilité nous rend vulnérables : que ferons les autres de la vision de nous qu'ils auront eue ? Et de l'autre côté, comment nous laisserons-nous affecter par ce(ux) que nous voyons ? Croirons-nous que tout les corps qui nous affectent nous sont destinés ? Tout l'enjeu de la pudeur réside là. Il me faut apprendre, à chaque instant, à régler mon regard ; il me faut l'entraîner. C'est là le travail de la vertu, qui est une force. 

Le fait que nous voyions, la vue comme sens, nous engage dans le combat de la chasteté. Et ici, "chasteté" ne s'applique pas seulement au domaine de la sexualité, mais à tous les domaines de la vie : il s'agit de s'entraîner à ce que voir ne soit pas automatiquement synonyme de vouloir – comme les enfants qui ont tant de mal à retenir leurs mains, qui veulent attraper, toucher ce qu'ils voient pour mieux se l'approprier. L'enjeu de la chasteté est de parvenir à contempler sans vouloir posséder. 

Nous savons que nous devenons ce que nous regardons. Mieux : nous sommes appelés à devenir ce que nous contemplons. Notre regard aujourd'hui, chaque jour, nous engage pour la vie éternelle. Ultimement, nous aspirons à la vision béatifique. Notre but, c'est de voir Dieu, c'est-à-dire de se laisser regarder par Dieu – afin de voir comme Dieu

"Qui regarde vers lui resplendira, sans ombre ni trouble au visage."

(Psaume 33)

 Léonard de Vinci, La Joconde (ca. 1503-1506 ? 1517 ?)
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