Le corps des femmes ressemble à celui des vieux. 

Il possède lui aussi le troublant pouvoir de s'opacifier, c'est-à-dire de se faire remarquer, de venir porter sa propre parole dans le concert du monde – presque indépendante de ce que, moi, en tant que personne, j'ai à dire. Mon corps a une existence en tant que corps. À mes yeux d'abord, et aussi aux yeux des autres. 

Et ce dès ma jeunesse. Pas besoin d'attendre la vieillesse pour que cette modalité plus visible d'existence du corps fasse son entrée en scène. En réalité, le corps féminin n'est jamais véritablement transparent, "oubliable". Au contraire, pour la femme de prime abord, pour son entourage ensuite, et même, plus largement, pour ceux qui croisent son chemin, il se rappelle constamment à l'existence. Il apparaît au milieu du monde. Il n'est jamais un simple outil performant, si aiguisé qu'on puisse l'omettre : il offre une résistance opaque à quiconque voudrait l'annuler, le mettre de côté, le voir comme un intermédiaire imperceptible, serviteur très discret de l'esprit, discret jusqu'à l'invisibilité. 

De quelle "opacité" est-il question ici ? 

Nous disons que le corps d'une femme s'impose, dans la mesure où il est le protagoniste d'une action autonome dans sa vie à elle. Dès la puberté, égrenant les phases du cycle menstruel, mon corps suit sa propre partition ; il suit son bonhomme de chemin à l'intérieur de ma propre vie, se posant là comme un acteur de premier plan, au beau milieu de mon intimité la plus profonde.

Avant même que je comprenne qu'une telle action s'est mise en place, c'est cela qu'il se passe. Quelque chose se trame en moi, que je ne connais pas, que je ne maîtrise pas, mais qui simplement est là. Et il ne s'agit pas de quelque chose de distinct de moi : c'est bien moi. 

Phase après phase du cycle menstruel, mon corps vit une vie qui lui est propre, que je n'aurai pas eu besoin de choisir ni de prévoir pour qu'elle advienne – et qui n'est pas l'inconfort ou le drame de la maladie. C'est en pleine santé que mon corps se manifeste, se rappelle à moi, me prévient, me retient et me rattache à lui. Non pas comme une anomalie, mais comme un compagnon de chaque jour. Cette présence de mon corps, c'est quelque chose à quoi je devrai "me faire" – cela dit sans nuance de fatalité. Il s'agit bien de m'y faire, de devenir moi-même en me confrontant à la vie de mon corps, en me mettant à l'écoute de ce que fait – sans que je l'aie requis – mon propre corps. 

Mon corps est lui-même déjà embarqué dans le rythme cyclique de la vie, où il m'entraîne aussi. 

Les quatre saisons de l'année sont réunies dans le mois du cycle féminin. Les quatre phases de la vie et de la croissance sont là : le printemps, temps de ce qui éclôt ; l'été, temps de la vie qui se goûte en fruits ; l'automne, temps de la méditation ; l'hiver, temps de repos pour la préparation du retour à la vie. Vécues à la fois dans mon corps et dans mon esprit, ces quatre saisons orientent ma manière d'être au monde, au point que je peux les prendre comme repère pour le choix de mes activités jour après jour. Je ne peux pas vraiment les ignorer, à moins de vivre à contre-courant de moi-même. 

Il y a même des moments où mon corps prend carrément les choses en main, où c'est lui qui prend l'initiative. Et alors il me fait vivre sa vie comme si c'était la mienne, pendant neuf mois de grossesse, ou pendant les heures que dure un accouchement.

Mon corps s'interpose entre le monde et moi, entre moi et les autres, et je dois lui faire une place dans ma vie. C'est dans cette mesure que je le découvre opaque : il (me) résiste, il s'impose. Mon corps vit ; mon corps parle. Que dit-il ? 

Il dit : je suis un corps de femme. Bien sûr, je peux être efficace. Bien sûr, je peux être utile, et performant. Je peux faire exactement ce qu'on me demande, et l'accomplir avec rapidité, avec force. Avec grâce, même. Mais quand, mais si je m'interpose, c'est parce que je porte en moi le sceau de la fécondité

Et parlant ainsi de lui-même, il parle en fait pour tous les corps

Marie Laurencin, Portrait de femme à la colombe (1932)

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