La jeunesse, c'est le temps de la transparence.
Entre mon corps et ma volonté, pas d'obstacle. Ce que je veux faire, mon corps le fait. Sans que j'aie besoin de me concentrer, ni de m'y reprendre à plusieurs fois, sans que j'aie besoin d'y penser, je tends la main et j'attrape la tasse qui se trouve devant moi. Ma main ne tremble pas, mon bras n'hésite pas sur le chemin vers ma bouche. Tout est simple, facile, mille fois répété sans erreur. Pas besoin de soutenir mon effort : ce que je veux faire, mon corps le fait. Dans un petit effort comme dans un grand, même s'il s'y fatigue (et quelle joie, cette fatigue qui suit l'effort fourni par un corps en bonne santé), mon corps m'obéit. Tellement performant qu'il en devient transparent.
Ce n'est que petit à petit qu'il s'interpose entre les choses et moi.
Un jour, je m'aperçois que je supporte moins bien les nuits trop courtes. Bientôt, il me faut surveiller mon régime alimentaire. Puis, vient le temps où je m'essouffle plus vite. Où je suis moins résistant à l'effort, plus sensible au froid. Plus je me sentirai vieillir et plus mon corps se posera entre le monde et moi. Il faudra que je le prenne en compte, je n'aurai pas le choix : il me faudra vivre à son rythme. Et à la toute fin, ce sera uniquement mon corps qui règlera le tempo de ma vie, à chaque instant.
Comme au début.
La fin de la vie ressemble étrangement à ses débuts : un nourrisson qu'il faut nourrir, laver, habiller, c'est un esprit ensommeillé dans un corps pas encore obéissant, pas encore devenu transparent pour celui qui l'habite. Dépendant. Cette dépendance des débuts ressemble en tous points à celle de la fin.
Dans l'extrême vieillesse aussi, on retrouve ce cycle minimal et vital : nourrir, laver, habiller. Lorsque même les gestes les plus simples, quelqu'un d'autre doit les accomplir pour nous (des doigts qui n'arrivent plus à boutonner une chemise, un dos qui ne peut plus se pencher pour lacer des chaussures), alors nous savons que nous avons quitté le temps de la parfaite transparence.
Devenu vieux, mon corps perd sa transparence, il s'opacifie peu à peu : il se pose là, entre le monde et moi. Entre ce que je veux faire et ce que je peux.
Dans la vieillesse, l'âge s'impose. Il devient un accompagnateur de l'identité. "Je suis vieux", cela signifie, j'appartiens à un autre ordre, un ordre où le corps prend le pas, devient plus visible. Autant (et parfois, plus) que ce que je fais, mon âge parle de moi.
Or c'était la même chose lorsque je suis né : un bébé, dans sa troublante unicité, ressemble à tous les autres nourrissons. Il n'a pas encore montré toutes les nuances de sa personnalité. Son identité lui est largement conférée par la catégorie "bébé", pas encore par ce qu'il a d'unique au fond de lui. Et c'est bien en tant que "bébé" qu'on le prend en considération et qu'on entre en relation avec lui. La vieillesse ressemble à cela : à la fin de la vie, à mesure que la vieillesse rend mon corps moins performant, mes actions, les traits de ma personnalité se rendent moins visibles et me définissent moins que mon âge.
Cette capacité du corps à sortir de l'opacité des débuts de la vie pour la transparence de la jeunesse, et puis de retourner à l'opacité du grand âge – cette capacité de s'interposer, de prendre le pas sur la volonté et l'action, est une composante de notre humanité.
Notre corps n'est pas un outil inerte. Il est un lieu vivant, fait dans le temps et pour le temps. À la fois fardeau… et grâce.
Ces réflexions se poursuivent dans la prochaine lettre…
Jean Baptiste Siméon Chardin, Portrait de Françoise Marguerite Pouget, deuxième femme de l'artiste (1776 ?)
collections.louvre.fr
Vous aimez 💘 la lettre Entre toutes les femmes ?
Faites-la connaître en la transférant à vos amies !
Le lien d'inscription est ici. 💫