Il paraît que c'est ainsi. En tout cas, c'est ce que dit le dicton.

"Souvent femme varie : bien fol est qui s'y fie."

Le thème de l'inconstance féminine est un inchangé de la culture depuis (au moins) l'Antiquité. Le message de fond est celui-ci : on ne peut pas faire confiance à une femme. C'est bien simple, une femme, on ne sait pas par quel bout la prendre ; ça change trop. Et trop souvent.

Comme le temps qu'il fait, comme un ciel traître de printemps ou d'automne, qui nous fait croire que l'été arrive, ou qu'il est encore là, une femme, ça vous balade, ça vous fait croire des choses sur elle, ça vous fait des promesses que ça ne tient finalement pas. Selon les moments, elle change. Amoureuse de vous aujourd'hui, séductrice d'un autre demain. Cela, c'est la base. Mais son inconstance ne se limite pas au seul domaine amoureux. 

Voyez : la voilà enthousiaste et pétillante, pleine de projets ; l'instant d'après elle se montrera abattue, indécise, et s'engouffrera dans un tunnel d'introspection sans fond. Où il faudra la suivre. Parce qu'une femme, en plus, ça vous demande de l'écouter, de l'accompagner dans ses méandres. Elle veut que vous soyez le témoin et l'ami de ses variations. Quand on attendait de la stabilité, de la cohérence, c'est la meilleure ! 

"Souvent femme varie." Le vieux préjugé masculin qui fait bondir notre fibre féministe la plus honnête touche du doigt quelque chose que nous autres femmes, nous vérifions dans notre vie. 

Après tout, ce n'est pas faux.

Je me vois moi-même changeante. Et parfois je n'y peux rien. 

Il y a les variations d'humeur apportées par le cycle menstruel. Comme les vagues ramènent sur la plage leur offrande d'écume, de coquillages, de bois flotté, d'objets que la mer avait dérobés (et qu'elle décide un jour on ne sait trop pourquoi de rendre au monde), les saisons du cycle charrient avec elles leur lot d'états d'âmes, leurs émotions en pagaille, qu'il va falloir patiemment récolter. C'est grisant lorsqu'il s'agit du moment où l'on déborde d'énergie et de confiance en soi ; c'est moins glorieux quand on se retrouve seule avec soi-même, fatiguée, avec (un peu) mal au ventre, et que le monde tout autour nous offre un visage de tristesse et de déréliction. Et cela une fois par mois. 

Il y a aussi les âges de la vie : parmi toutes celle que je fus, et qui subsistent en moi, qui suis-je donc ? Je suis toujours la petite fille qui aimait dévaler à toute vitesse les pentes à vélo, je suis toujours la jeune fille insouciante qui marchait pendant des heures en discutant avec ses amies, je suis déjà la jeune femme à la vie professionnelle remplie d'obligations, je suis peut-être aussi l'épouse, à la fois amante… et mère, et bientôt, qui sait, cela vient vite, je serai la vieille dame, la grand-mère tendre et (ce serait drôle) un peu fantasque. Ne faut-il pas d'ailleurs que je m'y prépare maintenant ? 

Dans ce fouillis, je vois bien que je passe d'un instant à l'autre d'une identité à l'autre : c'est une succession d'identités multiples. Je retombe en enfance avec certaines personnes (pourquoi pas mes propres enfants), mais je dois être l'adulte devant d'autres personnes (mes beaux-parents collègues certainement, et pourquoi pas aussi… mes propres enfants). Il me faut garder ma légèreté, sans tomber dans l'insouciance, ma jeunesse, sans tomber dans la puérilité. 

Je le vois bien moi-même : je suis une et plusieurs. Je me décline en nuances différentes. Comme des poupées russes enchâssées les unes dans les autres, je suis celle qui se manifeste à cet instant. Chaque fois ni tout à fait la même, ni tout à fait une autre – aurait dit Verlaine. (D'autres auraient dit : "Toutes les femmes de ta vie, en moi réunies", mais c'est un autre type de référence.) 

Faut-il que je fasse de cette variation une définition de moi-même ? "I am a woman, Mary, I can be as contradictory as I want.", dirait sur un ton péremptoire Maggie Smith  en Lady Grantham. La contradiction, la variation comme privilège féminin. Le changement comme point fixe. Après tout pourquoi pas, puisqu'il n'y a que les imbéciles qui ne changent pas d'avis. Au moins ça me confère l'avantage de la sagesse. 

Si j'adopte ce point de vue, si j'embrasse cette variabilité (comme après avoir tapé du doigt sur la vitre du baromètre : temps variable), au moins je sais une chose, c'est que mon être, à l'intérieur, est un monde tout entier.  Il y a un monde à l'intérieur de moi. Et ce monde-là qui se trouve à l'intérieur, je n'aurai jamais fini de le découvrir. 

Je ne suis pas réduite aux contours de moi-même, à celle que j'étais, à celle que je voulais être, à celle que d'autres voulaient que je sois, à celle que je pensais que d'autres voulaient que je sois… bref. J'ai le monde à disposition. Une panoplie d'identités différentes, d'avis, d'opinions, de points de vue sont là, à ma portée, prêts à s'exprimer, à s'adapter à la situation, à la personne à qui je parle, prêts à donner forme au monde d'une manière unique, toujours renouvelée. À l'intérieur, je suis faite aux dimensions du monde. 

Paul Gauguin, Eu haere ia oe (Où vas-tu ?) ou La Femme au fruit, (1893)

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