Nous avons vu la semaine dernière que le corps est le point de rencontre entre le monde physique et le monde invisible. Un lieu vivant, où ce qui est tangible, ce qui a une masse, une étendue, une durée, ne fait qu'un avec ce qui est immortel, qui ne vit ni dans le temps ni dans l'espace. Mon corps est périssable, mon âme est immortelle, et leur union est pourtant complète

Je suis un être charnel et spirituel en même temps. Dans cette union se loge ma dignité. 

Qu'est-ce que cela signifie pour la pensée ? Cela signifie que tout ce qui est pensable ne répond pas d'une manière égale au critère philosophique fondamental de l'exigence de vérité.

Comment cela ?

Il y a une manière de penser, qui est de penser avec le corps, qui est plus proche de la vérité, que celle qui le prend comme un simple (et encombrant) à-côté. Ce qui est pensé, pourrait-on dire, en-dehors du corps, ou bien, le corps mis à part, ou malgré le corps, est moins vrai que ce qui est pensé à partir du corps, le corps étant pris non comme un élément à prendre en compte par ailleurs, mais comme un point d'ancrage

Autrement dit, le corps peut nous servir de point de repère pour savoir si nous nous trompons. On pourrait dire que la pensée court le risque de l'erreur lorsqu'elle se considère comme totalement étrangère à la vie du corps. Ou encore : le corps, la signification qu'il porte, sont des critères de discernement du degré de vérité d'un ouvrage de pensée. 

Il y a des courants de pensée qui sont moins vrais que d'autres à cause de ce doute jeté sur le corps. Tous ceux qui le regardent comme inférieur, négligeable, honteux, aliénant, bien sûr. Mais ceux aussi qui en nient la dimension relationnelle : ceux qui proclament que les êtres humains ne se doivent rien les uns aux autres, que les actions d'un tel ne concernent que lui, sans préjudice pour les autres. Ceux encore qui réduisent la personne à un ensemble de mécanisme physico-chimiques, en oubliant que corps et âme sont les fils d'un seul tissu

La pensée peut errer, si elle ignore (ou refuse de considérer) le corps. La simple existence du corps se porte en faux contre de nombreux développements que la pensée peut se permettre. 

C'est cela qui est difficile à admettre.

La simple existence du corps est un argument qui permet de démonter (de déconstruire, de prouver comme faux) certains développements ayant pourtant l'apparence de la rationalité. Sans parler, juste en étant là, le corps humain parle, et sa simple présence vaut comme contradiction face à une pensée qui le nie, qui veut partir seule, sans ce qu'elle définit comme des contraintes à sa liberté. 

D'un côté, mon esprit a une vie qui n'est pas dépendante de mon corps – et c'est heureux. Dans la pensée, je peux m'imaginer une vie différente, je peux m'affranchir des limites spatiales et temporelles, je peux construire des milliers de mondes imaginaires. 

Mais d'un autre côté, ma pensée s'évanouit dans le rêve, dans des constructions aussi fragiles et éphémères (et séduisantes, aussi) que des bulles de savon, si elle ne s'ancre dans le corps. La pensée doit être lestée pour être vraie. Il lui faut le corps pour atteindre son objet. Le corps dessine des frontières pour la pensée. 

Auguste Rodin, La Pensée (vers 1895)
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