Il est des choses immuables qui résistent au temps, et la grande partition de l'humanité entre hommes et femmes en fait partie. 

Chaque époque a sa manière de porter un regard sur ce donné qui la précède et qu'elle transmettra aux générations qui la suivent. On n'échappe pas à la différence sexuelle, on s'y heurte et on crée, à partir de cette confrontation, une culture. À chaque époque, il s'agit de repenser la chose, ou plutôt, de la penser à frais nouveau. À chaque époque il revient d'essayer de l'appréhender, de la sublimer. C'est ainsi : la différence sexuelle, qui se justifie pratiquement par la succession des générations – la dimension physique de l'engendrement – devient toujours un trait de civilisation. On n'y peut rien. Nous autres, roseaux pensants, ne saurions vivre sans nous raconter aussi comment nous vivons, sans tenter de répondre à la question : comment vivre ? 

Tout ce qu'on a pu mettre autour de cette différence, qui se manifeste d'abord corporellement, de culture (de "constructions sociales"), manifeste cet effort pour penser un mystère sans fond, qui fascine, qui effraye… et qui charme. L'enjeu de l'éducation affective n'est pas une nouveauté. Le jeu sur le travestissement est à peu près vieux comme le monde. L'interrogation sur les critères définitoires des sexes, sur ce qui leur appartient en propre, au fond, est une enquête toujours recommencée. L'histoire des arts, de la littérature, est un bon révélateur de cette recherche passionnée. 

Or à comparer les productions des époques différentes sur cette question, on ne peut que constater qu'il y a des ratés et des réussites, des époques plus fines que d'autres dans leur manière d'aborder le problème. Il y a des moments de l'histoire où, sur de certains territoires, la tension entre ces deux pôles de l'humanité, masculin et féminin, ne s'est pas forcément assimilée à une lutte, ni à un pur jeu de domination. L'histoire du costume, de la danse, celle de la galanterie, nous disent bien cette capacité que nous avons d'orner de culture notre humanité

Aujourd'hui encore nous sommes en plein dedans. Après tout, s'efforcer de penser l'effacement de la différence, l'interchangeabilité des sexes, c'est une manière parmi d'autres de penser ce grand mystère. Car si on regarde bien, dire que "femme" et "homme" sont des catégories dépassées, c'est encore créer une culture, un édifice de pensée et de mots, de pratiques, autour de la chose. Qui elle, nous résiste, encore et toujours. Ce qu'il y a de certain, c'est que la différence sexuelle survivra à cette entreprise de penser son effacement, son abolition. Et passera à la génération d'après – qui aura pour tâche de l'orner de mots, de la transformer en art, à son tour. 

Jean-Honoré Fragonard, Renaud dans les jardins d'Armide, dit aussi : Renaud entre dans la forêt enchantée (vers 1661/1765)

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