"Au-dessus des étangs, au-dessus des vallées, 

Des montagnes, des bois, des nuages, des mers,
Par delà le soleil, par delà les éthers,
Par delà les confins des sphères étoilées,

Mon esprit, tu te meus avec agilité […]" 

disait Baudelaire dans Les Fleurs du Mal (1857, "Élévation"). 

Affranchi des limites physiques, mon esprit peut bien se mouvoir avec agilité. Mais le drame, c'est que mon corps me retient ici et maintenant, ici-bas

La poésie, la philosophie ont suffisamment montré combien le corps et l'esprit appartiennent à deux réalités qui s'opposent. Baudelaire est certainement le plus grand chantre de la tension engendrée par ce dualisme. Le poète ne peut se remettre de ce double mouvement qui conduit l'homme d'un côté à l'élévation, à l'aspiration aux réalités spirituelles, au sublime, et qui le voit d'autre part alourdi, inexorablement tiré vers le bas par sa condition corporelle, conduit à la déchéance dans la matière avilissante. C'est l'incompréhensible alliance en l'homme de la boue et de l'idéal. 

Cette question n'est pas seulement celle des poètes et des philosophes. C'est une question à laquelle chacun de nous est confrontée. Il nous faut opter. 

Le corps fait-il oui ou non la guerre à l'esprit ? 


La littérature chrétienne (saint Paul, les Pères de l'Église…) a bien expliqué que "la chair" doit être soumise à la vie de l'esprit. Il y a une hiérarchie à respecter : c'est moi qui commande, et non mon corps. Si je vis selon ce qu'il me réclame, c'est la loi de l'intempérance, de la gourmandise, de la luxure… D'où le paradoxe : si mon corps mène la danse, s'il est le chef, alors il se porte atteinte à lui-même.

C'est bien qu'il est autre chose que lui-même

"Votre corps est un sanctuaire de l’Esprit Saint, […]

Rendez donc gloire à Dieu dans votre corps."

(1 Co 6, 19- 20) 

Le corps humain est noble parce qu'il est en même temps une réalité spirituelle. C'est ce qu'on s'est appliqué à montrer à plusieurs reprises déjà dans cette rubrique : notre corps nous renseigne sur Dieu et sur la manière dont il a créé le monde. 

Du coup, on peut bien dire que le corps n'est pas une matière inerte. Qu'il ne s'oppose pas à la pensée. Au contraire, il est lui-même matière à penser. Dans la contemplation du corps, et de sa signification, il y a de la nourriture pour l'esprit. Avec le regard de la foi, on peut y lire une théologie. 

"le corps, et seulement lui, est capable

de rendre visible ce qui est invisible :

le spirituel et le divin.

Il a été créé pour transférer dans la réalité visible du monde

le mystère caché en Dieu depuis l’éternité

et en être ainsi le signe."

(Jean Paul II, audience générale du mercredi 20 février 19801

Jean-Paul II opère ici un renversement audacieux : non seulement le corps ne s'oppose pas à l'esprit, mais – et c'est une provocation pour la pensée philosophique classique – c'est même lui qui offre la clef de lecture de ce qui est spirituel. 

Le corps n'est pas une prison pour l'âme. Il est au contraire le révélateur et le moyen d'accès aux réalités spirituelles, dont il est le signe

Le corps humain ne fait pas la guerre à l'esprit. Il est le point de rencontre où se nouent et ne font qu'un la matière et l'esprit. Pas un simple point de contact, mais un lieu vivant où les deux sont fondus l'un dans l'autre. Il a fallu que Dieu lui-même vienne sur terre pour que nous ayons accès à cette vérité-là. 

1 Retrouvez l'intégralité du texte de l'audience en cliquant ici.

Attribué à Giovanni Francesco da Rimini, La Nativité  (1425-1450)
collections.louvre.fr

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