Parlons franchement aujourd’hui.
Est-ce que la vierge Marie peut vraiment être un modèle pour nous ? Est-ce qu’elle n’est pas trop parfaite pour être imitable ?
Qui est-elle d'ailleurs ? Qu’en savons-nous dans les Évangiles ? À part que c’est celle qui a toujours la bonne attitude et la bonne réplique – entre nous, laquelle de nous aurait trouvé du tac au tac, pour répondre à l'envoyé de Dieu, une réponse aussi parfaite que "Que tout se passe pour moi selon ta parole" ? (Parce qu'en plus, elle parle en alexandrins.)
C’est celle qui médite, qui garde les choses dans son cœur, celle qui est là quand les autres n’y sont pas (au pied de la Croix, par exemple), celle qui a raison même contre Jésus ("Vous verrez, vous verrez, faites tout ce qu’il vous dira").
Beaucoup trop forte, on vous l’a dit.
Mais aussi, elle part avec un gros avantage. Immaculée conception, évidemment avec des moyens pareils, moi aussi, bref.
Au fond comment nous apparaît-elle, la sainte Vierge, la mère de Dieu, avant que nous cherchions à la connaître ? Toujours discrète, toujours souriante, ne se plaignant jamais. Et puis n’ayant pas de volonté propre, pas de désir, pas de vie amoureuse, pas d’histoire, jamais de doute. Trop forte.
Vivante, du coup ? C’est à en douter.
Nos représentations s'empêtrent dans un vague préjugé : elles pâtissent de la même vision un peu mièvre que nous transmettent les statues de plâtres de nos églises. Marie, une jolie jeune fille avec un déhanché juste ce qu’il faut – ni trop, ni trop peu. Et des roses sur les pieds. 🙄
Pas comme nous, quoi.
Mais attendez : n’avez-vous pas remarqué une chose ? Marie, n’est-ce pas précisément celle qui a été élue, bénie « entre toutes les femmes » ?
Cette belle prière du Je vous salue, Marie, que nous connaissons par cœur, que nous affectionnons tant pour certaines, que nous récitons quotidiennement pour les meilleures d’entre nous, cette prière nous désigne à deux reprises. La première, avec toute l’humanité, dans l’expression de "pauvres pécheurs". Pauvres de nous, oui, qui sommes livrés pécheurs à cette vallée de larmes. La seconde nous désigne directement, nous les femmes : "tu es bénies entre toutes les femmes". Parce que oui, si c'est "toutes les femmes", j'ai le droit de me compter dedans. Oh, mais attendez, alors on parle de moi dans l'Ave Maria.
Qu’entendons-nous précisément dans ces mots ? Marie, bénie "entre toutes les femmes", est-ce une manière de dire que toutes les autres sont nulles ? Une sorte de : Désolé, mais votre candidature n’a pas été retenue. Du coup on entend "comblée de grâce", comme "trop tard, elle a raflé la mise". Est-ce qu'il en reste pour nous ? On en doute.
Mais faut-il que nous nous mettions dans une attitude de concurrence avec la sainte Vierge, elle qui se place justement "entre" les femmes, in mulieribus, parmi nous, au milieu de nous pour ainsi dire. La sainte Vierge n’est pas un ange de perfection inaccessible. Une sorte de Kate Middleton de la vie mystique. Trop parfaite.
Non c’est bien différent. Bénie "entre toutes les femmes" ne signifie pas "malgré" les autres, ni "contrairement à" toutes les femmes (qui elles, n’ont pas passé la sélection, nous sommes désolés, etc.). La vierge Marie est mystérieusement l’une des autres. Elle se tient parmi nous. Au milieu de nous, à notre hauteur et non sur un piédestal. Sa présence nous distingue précisément, et révèle la grandeur de ce que nous sommes. C'est à une femme parmi les autres, comme les autres, que Dieu s'est adressé pour lui demander la faveur insigne de devenir l'un des nôtres.
Une femme au milieu de toutes les autres. Écoutons comme la formule est belle : Marie se tient avec toutes les femmes. Toutes celles qui ont vécu, toutes celles qui vivront, les femmes de toutes les époques et de toutes les contrées. Aucune n'est oubliée, depuis Ève jusqu'à la foule de celles qui ne sont pas encore nées. Marie, bénie au milieu de toutes les femmes créées par Dieu, nous élève toutes. Son élection révèle notre unité. Avec elle, nous sommes toutes bénies.
Car la grâce qu'elle a reçue, dont elle est pleine, elle ne la garde pas jalousement : c'est son Fils qu'elle donne à toutes les générations. Qui du coup ont raison de l'appeler bienheureuse. Puisque son Fils qu'elle nous donne, c'est Dieu.
Raphaël, Vierge à l'Enfant et saint Jean-Baptiste enfant (1512)
Domaine public
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