Charles d'Orléans, Ballade LXXVI "Priez pour paix" (1531)
Prince du sang, père de Louis XII, Charles, duc d'Orléans (1407-1465) est aussi l'un des plus grands poètes de langue française.
Il a vingt-et-un ans lorsqu'il mène les armées royales contre le roi Charles V d'Angleterre, lors de la tristement meurtrière bataille d'Azincourt. Fait prisonnier et retenu otage c'est d'Angleterre, où il reste captif pendant vingt-cinq ans, qu'il écrit une immense partie de son œuvre.
Écrit donc par un homme qui connaît la guerre, et qui en subit les drames, voici un exemple bouleversant de ce que peut la forme de la ballade, poème long et ample en décasyllabes, lorsqu'elle est employée à exhorter tout un chacun à prier pour la paix. Contrairement à la majorité des autres ballades écrites en captivité, Charles d'Orléans ne traduisit pas cette ballade en langue anglaise : sans doute avait-il conscience de la dimension politique d'un tel plaidoyer pour la paix, qui impliquait le vœu d'une défaite ennemie.
Ballade LXXVI
Priez pour paix, douce Vierge Marie,
Reine des cieux, et du monde maîtresse,
Faites prier, par votre courtoisie,
Saints et saintes, et prenez votre adresse
Vers votre fils, requerrant sa hautesse
Qu’il lui plaise son peuple regarder,
Que de son sang a voulu racheter,
En déboutant guerre qui tout dévoie ;
De prières ne vous veuillez lasser,
Priez pour paix, le vrai trésor de joie.
Priez, prélats, et gens de sainte vie.
Religieux, ne dormez en paresse,
Priez, maîtres, et tous suivants clergie,
Car par guerre faut que l’étude cesse ;
Moutiers détruits sont sans qu’on les redresse,
Le service de Dieu vous faut laisser,
Quand ne pouvez en repos demeurer ;
Priez si fort que briefment Dieu vous oie,
L’Église voult à ce vous ordonner ;
Priez pour paix, le vrai trésor de joie.
Priez, princes qui avez seigneurie,
Rois, ducs, contes, barons pleins de noblesse,
Gentilshommes avec chevalerie,
Car méchants gens surmontent gentillesse ;
En leurs mains ont toute votre richesse,
Débats les font en haut état monter,
Vous le pouvez chacun jour voir au clair,
Et sont riches de vos biens et monnoie,
Dont vous dussiez le peuple supporter ;
Priez pour paix, le vrai trésor de joie.
Priez, peuple qui souffrez tyrannie,
Car vos seigneurs sont en telle faiblesse,
Qu’ils ne peuvent vous garder par maîtrie,
Ne vous aider en votre grand détresse ;
Loyaux marchands, la selle si vous blesse,
Fort sur le dos chacun vous vient presser,
Et ne pouvez marchandise mener,
Car vous n’avez sur passage ne voie,
Et maint péril vous convient-il passer :
Priez pour paix, le vrai trésor de joie.
Priez, galants joyeux en compagnie,
Qui dépendre désirez à largesse,
Guerre vous tient la bourse dégarnie ;
Priez, amants, qui voulez en liesse
Servir amours, car guerre, par rudesse,
Vous détourbe de vos dames hanter,
Qui maintes fois fait leurs vouloirs tourner,
Et quand tenez le bout de la courroie,
Un étranger si le vous vient ôter ;
Priez pour paix, le vrai trésor de joie.
L’ENVOI
Dieu tout puissant nous veuille conforter
Toutes choses en terre, ciel et mer,
Priez vers lui que brief en tout pourvoie,
En lui seul est de tous maux amender ;
Priez pour paix, le vrai trésor de joie.
Quelques pistes de lecture, pour aborder ce poème.
Et pour les mélomanes, la première strophe a été admirablement mise en musique, pour piano et voix, par Poulenc (celui de L'Histoire de Babar, oui oui). À écouter ici, dans un arrangement pour chœur. Un miracle de pureté ✨
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