[Lettre 28 : enceinte, mon corps me précède dans le don de moi-même]
La grossesse est un excellent révélateur, pour nous-mêmes et pour les autres, du fait que notre corps nous précède, quoi que nous fassions, quoi que nous voulions.
C'est ce qui rend la grossesse si difficile à accepter, parfois. C'est ce qui fait que nous, ou d'autres, pouvons la ressentir comme une insupportable provocation.
Elle est un révélateur d'un état de fait qui touche les femmes comme les hommes, d'ailleurs, les enfants comme les vieillards : notre corps a toujours une longueur d'avance sur nous.
Nous sommes déjà venus au monde, et notre conscience commence à peine à s'éveiller. Nous vivons plusieurs années (environ trois ans) avant que nos souvenirs ne viennent s'accrocher à notre mémoire. Nous nous voyons grandir alors que nous sommes de petits enfants. Nous nous voyons devenir homme ou femme sans être encore sortis de l'enfance. Nous nous regardons vieillir alors que nous sommes encore jeunes. (Cf. les premières rides, les premiers cheveux blancs, qui n'apparaissent pas vers 80 ans, mais plutôt entre 20 et 30 ans). Notre corps nous devance toujours, il nous indique, il nous rappelle ce qui va se passer après.
Nous n'avons pas choisi de venir au monde, et nous avons pourtant à accepter tout ce qui nous précède : notre origine, notre ascendance, notre sexe, notre corps dans ses moindres détails (la couleur de nos cheveux, de nos yeux…).
Dans le domaine du corps, la volonté est concernée dans un second temps.
Vous direz : oui mais par exemple il y a le sport, qui permet le dépassement de soi, et où ma volonté entraîne mon corps à l'exercice, voire à l'exploit. C'est vrai, mais dans ce domaine-là aussi la vieillesse impose des bornes à ma volonté. Mon corps suit une courbe dont les phases sont écrites d'avance : naissance, enfance, âge adulte, vieillesse, mort. Comme dans la grossesse, le cours du temps est écrit, prévisible et irréversible.
La vie de mon corps me précède, ce que je veux être vient en second.
Face à cet état de fait, comment faire pour vivre autrement que dans la passivité ou dans la révolte ?
Car après tout, il peut m'être insupportable d'exister dans un état que je n'ai pas choisi et qui me pèse, ou qui m'empêche de vivre. il peut y avoir un monde entre mes désirs (de plaire, mes projets de vie) et ce qui se présente à moi. J'aurais voulu être un garçon. J'aurais voulu être plus grande. Ou plus petite. Ou plus maigre. Ou blonde. Ou brune. Ne pas vivre cette maladie. Ne pas traverser cette épreuve d'infertilité. Et chaque jour il me faut constater le fossé qui existe entre ce qui est et ce que je veux : je ne suis pas ce que je voudrais être, je ne vis pas ce que je voudrais pouvoir vivre. Quelle injustice.
Or il y a dans l'acceptation de ce qui nous révolte une forme de sagesse personnelle à gagner, une forme de paix à conquérir. Accepter cet ordre des choses, que mon corps me précède, n'est pas forcément une défaite, une blessure. Ratifier ce sur lequel je n'ai pas prise n'est pas nécessairement une faillite de ma liberté, ni un aveu de faiblesse.
Je m'en rends bien compte : tant que je reste dans la logique de ce que je n'ai pas, de ce que je n'ai plus, de ce qui me fait défaut et que d'autres ont : tant que ma volonté veut se battre pour être première, je ne peux vivre en paix. Ni avec moi-même, ni avec les autres. Mes relations avec les autres seront elles-mêmes faussées, prises dans cet effort (vain hélas) pour me transformer moi-même.
L'enjeu, le grand enjeu, c'est la paix avec moi-même, et avec les autres. Accepter ce qui est, c'est une victoire pour ma liberté. Si mon corps est l'objet d'un bras de fer engagé par ma volonté contre lui, je ne peux vivre en paix. Pour apaiser le combat intérieur qui me tient révoltée contre ma condition humaine et donc corporelle, il est bon que je pense autrement qu'en termes d'injustice qui m'est faite.
Nous savons combien il nous est difficile, et à nous femmes en particulier, d'accepter les particularités de notre corps, d'y voir s'imprimer les marques du temps qui passe, de nous réconcilier avec lui, de le prendre juste tel qu'il est. D'aimer notre corps comme il est.
Mais mon corps, c'est moi. Aimer son corps c'est s'aimer soi ! Le chemin vers l'amour de soi passe par l'acceptation de son propre corps. Et ce n'est pas qu'une question très superficielle d'apparence ou de bien-être personnel. Il y va du grandissement de mon être intérieur et de la construction de ma personnalité. Mettre ma volonté à sa juste place, non aux commandes de mon corps, mais là comme un soutien, c'est m'offrir à moi-même une royale paix, et une immense liberté.
En effet, réconciliée avec mon corps je suis réconciliée avec les autres corps – réconciliée avec les autres. Prête à approfondir des relations plus humaines. Prête à m'offrir au monde dans la vérité de ce que je suis.
Anonyme, Portrait de jeune femme couronnée (l'un des "portraits du Fayoum", Ie siècle )
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