[Lettre 24 : s'en prendre à la femme, c'est attaquer l'humanité dans son rapport à Dieu]
Poursuivons notre lecture.
Nous avons vu dimanche dernier comment le serpent s'y prend pour faire chuter l'humanité et la couper de Dieu : il s'adresse à la femme, et la prend au piège d'une stratégie de discours perverse.
La femme ne voit pas le piège. Mais, dans le louable souci qu'elle a de rétablir la vérité, elle commet une erreur. Relisons l'extrait.
Le serpent était le plus rusé de tous les animaux des champs
que le Seigneur Dieu avait faits.
Il dit à la femme : Alors, Dieu vous a vraiment dit : “Vous ne mangerez d’aucun arbre du jardin” ?
La femme répondit au serpent :
Nous mangeons les fruits des arbres du jardin.
Mais, pour le fruit de l’arbre qui est au milieu du jardin,
Dieu a dit : “Vous n’en mangerez pas, vous n’y toucherez pas,
sinon vous mourrez.”
(Gn 3, 1-3)
Il semble ici que la femme confonde deux arbres qui étaient présentés comme distincts au début du chapitre 2. Voici ce qu'on lisait au verset 9 :
Le Seigneur Dieu fit pousser du sol toutes sortes d’arbres
à l’aspect désirable et aux fruits savoureux ;
il y avait aussi l’arbre de vie au milieu du jardin,
et l’arbre de la connaissance du bien et du mal.
(Gn 2, 9)
Deux arbres étaient ainsi mentionnés, mais un seul était concerné par l'interdit :
Le Seigneur Dieu donna à l’homme cet ordre :
"Tu peux manger les fruits de tous les arbres du jardin ;
mais l’arbre de la connaissance du bien et du mal,
tu n’en mangeras pas ; car, le jour où tu en mangeras, tu mourras."
(Gn 2, 16-17)
En répondant au serpent, la femme confond donc les deux arbres, arbre de vie et arbre de la connaissance du bien et du mal. Elle ne retient de leur différence que la localisation ("l'arbre qui est au milieu du jardin").
L'erreur est minime ? Oui, mais c'est un détail qui a son importance.
Cela signifie qu'avant même l'intervention du serpent, une parole divine a été mal comprise, ou mal entendue. La faute en revient soit à l'homme, qui l'aurait mal transmise à la femme – puisque le commandement avait été donné à l'homme avant la création de la femme, qui ne peut donc l'avoir reçu que de son mari – soit à la femme, qui l'aurait mal écoutée ou retenue. Le texte ne tranche pas : pour le coup, cela a sans doute peu d'importance.
En revanche, il importe de montrer qu'à l'origine du péché, il y a une distance qui s'est instaurée entre le Créateur et sa créature : une parole a été mal entendue, un commandement mal compris. Et c'est dans cette distance que le tentateur veut s'insérer, la transformant en un fossé infranchissable.
C'est donc la femme qui s'est rendue coupable du péché de transgression. Transgression du commandement divin, et transgression de son rôle d'aide de l'homme. Et pourtant, c'est à l'homme que Dieu demande des comptes de leur attitude. Voilà la preuve que le couple est solidaire dans la faute, dans la responsabilité comme dans la punition. On ne peut opposer l'homme et la femme : la vie spirituelle est l'affaire du couple. Ils sont deux à être blessés dans la même chair lorsque l'un des deux commet le péché.
Si l'on considère le détail des conséquences de la faute, qui s'étend sur cinq versets (Gn 3, 14-19), l'humanité apparaît touchée par le péché dans toutes ses dimensions :
Mais une seule de ces dimensions est commune à l'homme et à la femme : c'est leur relation, précisément, qui est désormais régie non plus par l'unité (basar ehad – "une seule chair") mais par le désir et la domination.
Or c'est à ce moment-là que l'homme donne un nom à la femme. C'est son premier acte après la chute, sa première parole après l'énoncé par le Créateur des conséquences de la faute. Il la nomme d'un nom propre, hava, "la vivante", alors que jusque-là la femme n'avait qu'un nom commun, isha. L'homme répète ainsi l'acte de domination qu'il avait expérimenté avec les animaux, mais cette fois-ci sur celle qui était son ezer kenegdo, le secours venu d'en-haut. En lui donnant un nom, il la place parmi ses biens, ses possessions. Il est donc significatif que ce geste arrive après la chute. C'est le premier acte de domination posé par l'homme, et il concerne la dimension la plus centrale de son être : sa relation à la femme, image d'une relation à Dieu elle-même troublée.
Et pourtant, même dans cet état marqué par le péché, l'homme ne se trompe pas complètement : la femme est appelée "la vivante", c'est-à-dire qu'elle dit quelque chose de Dieu, le Vivant.
Merci à Cécile Margelidon, Servane Rayne et au p. Florent Urfels pour leur travail sur le texte biblique, dont cette lettre s'inspire.
Anonyme, Adam et Ève nus, catacombes de Marcellin et Pierre (fin du IIIe siècle)
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