Un extrait de Guerre et Paix, de Léon Tolstoï (1865-1869)

Pour accompagner la venue du printemps, voici un généreux extrait de Guerre et Paix, de Tolstoï, offert – une fois n'est pas coutume – sans introduction et sans commentaires : juste pour le savourer. 

Pour situer ce passage, nous dirons simplement qu'il encadre le premier extrait que nous avions présenté dans la Lettre 5. Cela vous donnera peut-être envie d'aller le relire ? 😉

Bonne lecture 🌳

Un chêne était au bord de la route. Probablement dix fois plus vieux que les bouleaux qui formaient la forêt, il était dix fois plus gros et deux fois plus haut que chacun d’eux. C’était un énorme chêne de deux brassées ; des branches étaient brisées probablement depuis longtemps, l’écorce crevassée était couverte de vieux lichens. Avec ses énormes bras et ses doigts asymétriques, écartés, il semblait parmi les bouleaux souriants, un vieux monstre méchant et dédaigneux. Seuls les petits sapins mornes, éternellement verts, dispersés dans la forêt, et le chêne, ne voulaient pas se soumettre au charme du printemps, se refusaient à voir le soleil.

« Le printemps, l’amour et le bonheur ! semblait dire ce chêne. Essuyer toujours la même tromperie grossière, insensée, toujours la même chose, toujours le mensonge ! Il n’y a ni printemps, ni soleil, ni bonheur. Tenez, regardez les sapins écrasés, morts, toujours seuls ; regardez-moi, voilà, j’ai écarté mes doigts cassés, n’importe où ils croissent, de dos, de côté, et je reste ainsi et ne crois ni à vos espoirs ni à vos mensonges ! »

Le prince André, en avançant dans la forêt, se retourna plusieurs fois vers ce chêne comme s’il en attendait quelque chose. Les fleurs et l’herbe croissaient sous le chêne, mais lui, aussi sombre, aussi immobile, était obstinément debout parmi elles.

— « Oui, ce chêne a raison, mille fois raison, pensa le prince André. Que les autres, les jeunes, cèdent de nouveau à cette tromperie. Pour nous, nous qui connaissons la vie, notre vie est terminée ! »

Une nouvelle série d’idées, désespérées mais agréablement tristes, surgirent dans l’âme du prince André tandis qu’il pensait à ce chêne.

Pendant ce voyage il semblait de nouveau réfléchir à toute sa vie et arriver à la conclusion ancienne, apaisante, et résignée, qu’il ne faut rien commencer, qu’il faut terminer sa vie sans faire le mal, sans se troubler, sans rien désirer.

[Le Prince André réside pour un court séjour chez le comte Rostov, où il fait la connaissance de la jeune Natacha.]

Le lendemain, après avoir salué le comte, sans attendre les dames, le prince André partit.

C’était déjà le commencement de juin quand, en retournant chez lui, il traversa de nouveau le même bois de bouleaux où le vieux chêne l’avait frappé d’une façon si étrange et si mémorable. Les clochettes sonnaient encore plus sourdement dans la forêt qu’un mois et demi auparavant. Tout était touffu, ombreux et épais. Les jeunes sapins dispersés dans la forêt ne violaient pas la beauté de l’ensemble et s’harmonisaient au ton général par la verdure tendre de leurs jeunes bourgeons.

La journée était chaude, l’orage se préparait quelque part, mais un seul petit nuage avait mouillé la poussière de la route et les feuilles grasses. Le côté gauche de la forêt était sombre, à l’ombre ; le côté droit, humide, luisant, brillait au soleil et le vent l’agitait à peine.

Tout était en fleurs. Les rossignols chantaient et roucoulaient, tantôt près, tantôt loin.

« Oui, oui, dans cette forêt se trouvait ce chêne avec qui je m’harmonisais ! Mais où est-il ? » se demanda le prince André en regardant du côté gauche de la route. Et, sans l’apercevoir, sans le reconnaître, il admirait ce même chêne qu’il cherchait. Le vieux chêne, tout transformé, en s’écartant comme une tente de verdure grasse et sombre, se pâmait, presqu’immobile, dans les rayons du soleil couchant. On ne remarquait ni ses bras tortus ni ses blessures, ni sa vieillesse méfiante et douloureuse. À travers l’écorce dure, centenaire, des feuilles jeunes, luisantes, se frayaient un chemin. On ne pouvait croire qu’elles provinssent de ce vieillard. «Oui, c’est ce même chêne, » pensa le prince André ! et soudain, il fut saisi, sans cause, d’un sentiment printanier de joie et de renouveau.

Tous les moments intenses de sa vie, se rappelaient à lui tout à coup : Austerlitz et son ciel haut, le visage plein de reproches de sa femme morte, Pierre sur le bac, la fillette émue par la beauté de la nuit, et cette nuit et la lune, tout cela, soudain, s’évoquait.

« Non, la vie n’est pas achevée à trente et un ans, » décida tout à coup, fermement, le prince André ! « C’est peu que je sache tout ce qu’il y a en moi, tous doivent le savoir : et Pierre, et cette jeune fille qui voulait s’envoler au ciel ; il faut que tous me connaissent, que ma vie ne marche pas pour moi seul, qu’ils ne vivent pas si indépendamment de ma vie, qu’elle se reflète en tout le monde et qu’eux tous et moi vivions ensemble ! »

Léon Tolstoï, Guerre et Paix, traduction J.-W. Bienstock, Stock (1904)

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La semaine prochaine, nous pourrions savourer ensemble votre œuvre d'art 🌟

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