[Lettre 23 : devenus une seule chair, l'homme et la femme deviennent capables d'être blessés ensemble]
Au milieu de ces réflexions sur la fin du chapitre 2 de la Genèse, où avons-nous laissé la femme ?
Nous avons appris qu'elle est "ce qu'il y a de plus fort" en même temps que "ce qu'il y a de plus faible" dans l'humanité. Nous savons aussi qu'elle est "ezer kenegdo", le secours divin apporté à l'homme pour qu'il accomplisse sa destinée spirituelle. Le texte nous dit qu'elle est celle qui apporte à l'homme un soutien indispensable à sa relation avec Dieu. Privé de ce soutien, celui-ci ne peut plus accomplir sa destinée spirituelle.
Alors on ne s'étonne plus de la suite de l'histoire : il est logique que le serpent ait choisi de s'attaquer à elle. Ce n'est pas parce qu'elle est plus faible, plus facile à avoir, plus bête, qu'elle est attaquée. Au contraire, elle est celle sans qui l'homme ne peut plus se tourner vers Dieu. La cible, ce ne pouvait être qu'elle.
Écoutons la suite du récit (Gn 3).
Le serpent était le plus rusé de tous les animaux des champs que le Seigneur Dieu avait faits. Il dit à la femme : « Alors, Dieu vous a vraiment dit : “Vous ne mangerez d’aucun arbre du jardin” ? »
La femme répondit au serpent : « Nous mangeons les fruits des arbres du jardin. Mais, pour le fruit de l’arbre qui est au milieu du jardin, Dieu a dit : “Vous n’en mangerez pas, vous n’y toucherez pas, sinon vous mourrez.” »
Le serpent dit à la femme : « Pas du tout ! Vous ne mourrez pas ! Mais Dieu sait que, le jour où vous en mangerez, vos yeux s’ouvriront, et vous serez comme des dieux, connaissant le bien et le mal. »
La femme s’aperçut que le fruit de l’arbre devait être savoureux, qu’il était agréable à regarder et qu’il était désirable, cet arbre, puisqu’il donnait l’intelligence. Elle prit de son fruit, et en mangea. Elle en donna aussi à son mari, et il en mangea.
(Gn 3, 1-6)
Regardons le texte de près. Comment le serpent s'y prend-il pour attaquer ?
On remarque d'abord que la femme et l'homme ("son mari") ne sont pas traités de la même manière.
Avec la femme, le serpent argumente, s'insinue, discute. Il s'attaque à la femme en s'adressant à sa raison. Et d'ailleurs, si celle-ci prend finalement du fruit de l'arbre, c'est parce qu'il lui semble que ce fruit "donn[e] l'intelligence". Or, on ne désire que ce qu'on connaît. La femme n'est pas tentée parce qu'elle serait à la traîne, le talon d'Achille de l'humanité. Elle l'est parce qu'elle est intelligente. Et cela, le serpent le sait, lui qui est "le plus rusé de tous les animaux des champs que le Seigneur Dieu avait faits". Il s'en prend au premier de cordée, sachant que la chute de l'un entraînera la chute de l'autre.
Quant à l'homme, alors qu'il assiste à la scène ("elle en donna à son mari, qui était avec elle, et il en mangea"), pas un mot de lui. Aucune parole, pas de raisonnement, pas même une réaction. Non qu'il soit lui-même idiot ; mais par cet effacement, le texte semble nous confirmer ce qui était apparu précédemment : la femme est à elle seule le secours dont l'homme a besoin. Sans elle, il ne peut trouver le chemin de sa vie spirituelle. Attaquer la femme, c'est donc faire tomber les deux ensemble en les séparant de leur Créateur. C'est faire d'une pierre deux coups. (Souvenons-nous que l'homme et la femme sont bazar ehad, c'est-à-dire "une seule chair", une seule vulnérabilité – capables d'être meurtris, blessés ensemble).
Considérons dans le détail la méthode du serpent. Sa démarche de persuasion s'avère particulièrement subtile parce qu'insinuante. Sa première intervention a en effet une double portée. Le serpent a la langue fourche : il énonce quelque chose, mais c'est pour obtenir un effet bien précis, et caché. Dans ce qu'il dit, le contenu explicite brouille la perception du contenu implicite.
Comment cela ? Par sa question, il a l'air de demander confirmation d'une affirmation "Alors, Dieu vous a vraiment dit… ?", autrement dit "Est-il bien vrai que Dieu vous a dit : "Vous ne mangerez d'aucun arbre du jardin" ?" Ce faisant il met la femme sur une fausse piste pour dissimuler sa véritable intention. L'affirmation est grossièrement fausse ; "aucun arbre du jardin", c'est trop énorme. La femme voit bien l'erreur, qu'elle ne peut que corriger : "Nous mangeons les fruits des arbres du jardin."
Hélas, c'est là qu'était le piège. Le serpent, par ce procédé, a réussi à faire entrer la femme dans sa manière de penser. Il oriente la femme vers une erreur grossière et trop visible afin de la détourner de la véritable attaque. Sa stratégie ne porte pas sur le contenu (facile à rectifier). En semblant lui-même faire une erreur, il dissimule l'acte de langage dans lequel s'insère sa parole. C'est en quoi il se révèle un très fin manipulateur.
En n'ayant relevé que l'erreur que fait (volontairement) le serpent, qu'est-ce que la femme ne voit pas ? Elle ne voit pas qu'il y a de la provocation dans son discours. Elle se trouve conduite à faire un bout de chemin intellectuel avec lui : elle ratifie inconsciemment cette provocation, qui produit son effet en elle sans qu'elle s'en rende compte.
Car qu'aurait-il fallu relever tout de suite ? Que le serpent semble partir du principe que Dieu peut vouloir du mal à l'humanité. Et de fait, en ne réagissant pas, pour le rejeter, à ce soupçon porté contre la bienveillance du Créateur, la femme entre sans défense dans une discussion biaisée dès le départ, puisqu'elle exclut la bienveillance divine de ses présupposés.
En faussant l'interdiction divine, et notamment en la rendant absolue ("aucun arbre"), le serpent mettait l'accent sur le caractère négatif des instructions divines, omettant par là l'immensité des dons faits par le Créateur. Il introduisait ainsi un soupçon dans la relation entre la femme et le Créateur (et l'homme avec la femme, puisque ce dernier assiste à la scène).
Ne reconnaissons-nous pas cette attitude ? Quand il s'agit de la conduite de nos actions, c'est d'abord parce qu'on soupçonne Dieu de ne pas vouloir notre bonheur qu'on en vient à rejeter ses commandements.
La suite de nos réflexions sur ce texte dans la prochaine lettre !
Merci à Cécile Margelidon, Servane Rayne et au p. Florent Urfels pour leur travail sur le texte biblique, dont cette lettre s'inspire.
Guiard des Moulins, Le péché originel, Bible historiale (début du XVe siècle)
Source : essentiels.bnf.fr