[Lettre 21 : le cri d'Adam est sa première prière]

Lorsque la femme entre en scène, Adam se tourne vers Dieu. Voici ce que le texte biblique nous dit dans le deuxième chapitre de la Genèse. 

Remarquons tout de suite que si un tel retournement a bien lieu grâce à la femme, le mérite ne lui en revient pas à elle personnellement. Elle ne dispose ni d'une expérience, ni d'un savoir qui seraient supérieurs à ceux de l'homme. Il lui suffit d'être là

Le rôle qui lui est attribué par le Créateur découle de son être même. La femme n'est en aucun cas supérieure à l'homme : simplement l'être de la femme entre comme en réaction chimique avec l'être de l'homme. Et cette réaction se manifeste à travers un acte de relation : Adam se met à parler à Dieu. 

Quel est donc cet être de la femme, si puissant qu'il est capable de mettre l'homme en relation avec Dieu ? Ni la nature dans toute sa beauté, ni les animaux façonnés à partir de la même glaise que lui n'avaient réussi cet exploit. Que la femme révèle-t-elle à l'homme par son être ? 

La réponse est contenue dans l'exclamation d'Adam : "Pour le coup, celle-ci est l'os de mes os et la chair de ma chair !"

Cette exclamation signe le premier moment où Adam entre en relation avec Dieu. Il ne s'agit donc pas d'une description de la femme. On retomberait du côté dominateur de l'homme, chargé de nommer les animaux. Il serait en ce cas possesseur d'un savoir qui lui donnerait pouvoir sur la femme ; ce n'est pas de cela qu'il s'agit. Il ne s'agit pas non plus d'un remerciement adressé à Dieu – qui ferait alors de la femme un être créé pour répondre à un besoin de l'homme, et faite pour son service. 

Littéralement, il s'agit d'une reconnaissance de soi dans l'autre.

L'homme devant la femme se trouve face à la vérité de son être. Il la voit et tout à coup, il se voit, il comprend qui il est. 

Pourquoi ? Parce que face à la femme lui apparaissent les caractéristiques de l'humanité

Quelles sont-elles ? L'expression deux fois double "os et de mes os" et "chair de ma chair" renvoie à deux dimensions de l'être humain. L'"os" (etsem en hébreu), est ce qui est solide et permet de tenir debout. La chair (basar) est au contraire ce qui est souple et peut être meurtri. La femme est donc à la fois ce qui est solide et ce qui est fragile. 

Mais elle l'est d'une manière particulière. Cette expression s'appuie sur l'emploi répété du superlatif hébraïque "os de mes os", "chair de ma chair". Ce parallélisme poétique crée un effet de rythme qui opère comme un soulignement. Nous connaissons cette forme par d'autres expressions bibliques : "cantique des cantiques", "roi des rois", "siècles des siècles"… En termes stylistiques, on dirait qu'il s'agit de l'énoncé d'une qualité dans son plus haut degré. Ce type d'expression nous parle de ce qu'il y a de plus ceci ou cela

Il est important de comprendre qu'il s'agit d'un superlatif et non d'un comparatif. La femme n'est pas plus ceci ou cela que l'homme. Le texte biblique ne propose pas de comparaison entre l'homme et la femme. Et ce d'autant moins que la notion de masculin n'apparaît qu'après cette parole : "celle-ci est l'os de mes os et la chair de ma chair ; elle sera appelée femme (isha) parce qu'elle a été tirée de l'homme (ish)." 

L'homme était endormi pendant que Dieu tirait de lui la matière de la femme. Le cri de surprise et d'admiration qu'il pousse à son réveil traduit donc un sentiment de reconnaissance : il perçoit que la femme a quelque chose de lui – ce qui n'était pas arrivé avec les animaux, pourtant tirés du sol comme lui. Mais en même temps il constate l'irréductible altérité de la femme à lui, homme masculin. "On l’appellera femme – Ishsha –, elle qui fut tirée de l’homme – Ish."

Ce que nous fait comprendre le texte, c'est qu'il n'y a pas de comparaison possible entre l'homme et la femme. Pas non plus de répartition des rôles, qui mettrait par exemple la force d'un côté et la faiblesse de l'autre. 

Au contraire, le texte bilique nous dit que la femme est révélatrice de ce qu'est l'humain : là où l'être humain est fort, la femme est ce qu'il y a de plus fort. Là où l'humain est faible, la femme est ce qu'il y a de plus faible

La présence de la femme, telle que l'homme la perçoit, signifie à ce dernier "Tiens-toi debout !" (etsem) et "Laisse-toi toucher !" (basar). 

Seul, l'homme a bien compris qu'il était etsem, force et capacité de domination. La femme fait apparaître en lui le basar, qui est la puissance – en tant que capacité – de se laisser toucher

La suite de nos réflexions sur ce texte dans la prochaine lettre ! 

Merci à Cécile Margelidon, Servane Rayne et au p. Florent Urfels pour leur travail sur le texte biblique, dont cette lettre s'inspire.

Raphaël, Le mariage de la Vierge (1504)

Domaine public