Nous l'avons trouvé, le point commun entre toutes les femmes. C'est le corps. Si nous pensons à partir de lui, que nous dit-il ? 

Il nous dit que ce qui est beau peut être utile. Et que l'utile n'enlève rien à la valeur du beau. 

Le corps d'une femme est fait pour servir. C'est-à-dire qu'il est prêt pour un autre que soi : il est fait sur-mesure pour qu'un tout-petit puisse venir s'y loger. Voilà ce dont il est capable. Il est fait pour, c'est tout. 

Et pour autant cela ne signifie pas qu'une femme est "faite pour cela". Ou pire, n'est faite que pour cela. Rien de déterministe dans cette détermination


Car au même moment, ce corps utile est beau. Rappelons-nous : la femme arrive comme le couronnement de la Création. 

L'utilité ne précède pas la beauté, elle ne la commande pas. Le corps féminin est beau de la seule vraie sorte de beau : sans justification autre que sa propre existence. Pas beau pour se rendre utile (ce qui arrangerait bien les darwiniens : il faut bien que les femmes soient belles pour attirer les hommes. Question de survie de l'espèce.) 

Non, pas de cette manière-là. 

Beau comme un don de la grâce : beau par complète gratuité, beau sans condition, sans justification. Beau par ressemblance avec Dieu. 

Voilà qui est difficile à concevoir pour nos esprits contemporains. Mais comment diable – euh non, Dieu – peut-on être beau et utile en même temps, et à valeur égale, sans que l'un ne nuise à l'autre ? 

Par exemple, s'il faut admettre que les femmes sont belles, alors les fonctions maternelles de leur corps ne sont-elles pas une forme de dégradation de leur beauté

"Je suis belle, ô mortels, comme un rêve de pierre […]" (disait Baudelaire). 

Ce qui est beau est du côté de l'éternité : ce qui est beau devrait rester intangible, intouchable, au risque de se salir, de se souiller. La beauté plongée dans la vie, la beauté comme cela qui marche dans la rue, qui court pour attraper son bus ou qui a besoin d'un mouchoir, cela se peut-il concevoir ? 

Cela ressemble à un paradoxe. De quelle manière peut-on être utile et beau à la fois ? Et nous cherchons : il y en a bien un des deux qui est le premier, le plus fondamental : il faut bien que l'un ait entraîné l'autre : soit c'est l'utile qui est devenu beau, soit le beau s'est révélé utile. 

C'est que nous pensons en général à partir du paradigme de la technique : celui de l'objet construit de nos mains. 

Dans le domaine des choses fabriquées, utile et beau sont bien souvent deux moments différents du processus créatif. On pense à l'objet qui nous rendra service, et ensuite, on l'orne. C'est le couteau dont on sculptera le manche ensuite. L'ornement est un luxe, que le temps, ou l'argent, peuvent offrir. Ce qui est pensé comme beau et utile (oh, le superbe plat en porcelaine de Limoges ; ah, le charmant carré en soie de la maison Hermès), est souvent cher et fragile. Un luxe éphémère. 

Ou alors c'est le bibelot : un objet fait pour être joli, mais parfaitement inutile. 

Or il faut nous rendre à l'évidence : on ne peut pas penser le corps comme on pense un objet fabriqué. On ne peut pas lui faire la guerre ainsi. Lui-même nous engage à penser autrement. Le paradigme technique n'est pas apte à penser le corps

Dans le domaine des choses créées, que nous dit donc le corps ? 

Il nous dit que peut être utile ce qui est beau, sans déchoir et sans se trahir. 

La beauté du corps féminin n'est pas justifiable par l'utilité. L'utilité du corps féminin n'en amoindrit pas la beauté. 

Maurice Denis, Nu, femme assise, de dos (1891)

© Musée d’Orsay, Dist. RMN-Grand Palais / Patrice Schmidt