[Lettre 10. Une aide venue du ciel]
De ce texte de la Genèse, il y a tant à dire. Retenons aujourd'hui trois idées.
La création de la femme fait exister pour la première fois la communauté humaine : l'homme n'est plus seul. L'humanité existe à partir du moment où existent ensemble l'homme et la femme.
Première chose que nous pouvons relever : lorsque la femme paraît, elle surgit dans un monde habité : en face d'elle se dresse un homme, qui lui ne s'était trouvé que face à des animaux. Lorsqu'Adam s'écrie "Voici l'os de mes os et la chair de ma chair !" (Gn 2, 23), il contemple son semblable pour la première fois.
Quant à la femme, elle est d'emblée en vis-à-vis : son premier regard se porte sur un autre visage. Apparaissant la dernière, la femme pose son premier regard sur un monde où l'humanité est déjà présente. Autrement dit, à l'horizon de son regard, dès l'origine, la femme intègre la présence d'une autre personne.
Autrement dit encore, dans son rapport au monde, la femme se sait ne pas être seule.
Deuxième idée. Nous nous souvenons que la femme est créée la dernière, après que Dieu a remarqué que la solitude de l'homme n'est pas le dernier mot de sa Création :
Le Seigneur Dieu dit : "Il n’est pas bon que l’homme soit seul. Je vais lui faire une aide qui lui correspondra."
(Gn 2, 18)
Voici comment se poursuit le récit :
Avec de la terre, le Seigneur Dieu modela toutes les bêtes des champs et tous les oiseaux du ciel, et il les amena vers l’homme pour voir quels noms il leur donnerait. C’étaient des êtres vivants, et l’homme donna un nom à chacun.
L’homme donna donc leurs noms à tous les animaux, aux oiseaux du ciel et à toutes les bêtes des champs. Mais il ne trouva aucune aide qui lui corresponde.
(Gn 2, 18-20)
"Mais il ne trouva aucune aide qui lui corresponde." Voici l'homme à la recherche de quelque chose qu'il ne trouve pas : nous sentons dans ce verset l'expression d'un espoir déçu.
Ce verset montre combien le désir de Dieu de lui faire une "aide" est passé à Adam. Désormais, c'est lui qui est à la recherche de la créature divine qui lui sera une aide qui lui corresponde, un vis-à-vis, un alter ego. C'est lui qui en exprime le manque.
Qu'en penser ? C'est qu'avant de créer la femme, Dieu a creusé en l'homme le désir de quelqu'un. En voici la leçon spirituelle, dans laquelle on reconnaît la logique de la pédagogie divine : avant de faire un don, Dieu creuse en nous notre propre désir de ce qu'il veut nous donner. Dieu ne donne pas sans avoir d'abord préparé notre cœur à son cadeau. Ainsi il nous met en condition de pouvoir le recevoir.
Le texte se poursuit ainsi :
Avec la côte qu’il avait prise à l’homme, il façonna une femme et il l’amena vers l’homme.
L’homme dit alors : "Cette fois-ci, voilà l’os de mes os et la chair de ma chair ! On l’appellera femme – Ishsha –, elle qui fut tirée de l’homme – Ish."
À cause de cela, l’homme quittera son père et sa mère, il s’attachera à sa femme, et tous deux ne feront plus qu’un.
(Gn 2, 22-24)
Le cri qui échappe à l'homme devant celle qu'il reconnaît pour l'avoir cherchée nous révèle que l'homme reconnaît dans la femme cet achèvement de la Création que Dieu a voulu. Et ce faisant il se connaît lui-même. C'est dans son regard qu'il se voit. Elle présente, l'homme prend conscience de lui-même.
Troisième remarque pour aujourd'hui : ce n'est qu'à partir de ce moment du récit que l'homme et la femme créés par Dieu prennent un nom : celui d'Ish et Ishsha. Les voilà pour la première fois nommés, d'un nom dont les sonorités mêmes soulignent leur unité.
Là où l'expérience et la vie nous amènent à voir uniquement les divergences, là où le péché transforme en lutte ce qui est différence, là où nous ne pouvons bien souvent voir que le fossé qui sépare les deux parties de l'humanité, le texte poétique choisit de nous rappeler leur première unité.
L'un n'existe pas sans l'autre : il n'y a pas d'homme qui puisse exister sans la femme, ni de femme sans l'homme. Pas de préséance non plus : ils existent l'un avec l'autre et l'un en face de l'autre.
Ils sont dès l'origine mutuellement au service de quelqu'un. Lui, d'elle. Elle, de lui.
Présentation d'Adam et Ève, Jean Fouquet (environ 1470)
Bbilothèque nationale de France Source : gallica.bnf.fr,