[Lettre 8. ]

Et Dieu créa la femme. 

Tout le problème est dans ce "Et", n'est-ce pas ? 

"Et", cela signifie : en deuxième, après l'homme. Comme un deuxième choix finalement. 

Arrivée en second, tirée de la côte d'Adam : cela semble en faire la subalterne désignée. Et en plus, faite pour lui être une "compagne", une "aide" sur-mesure ! Alors là, on s'étrangle. Puis la voilà qui croque la pomme… C'est bon, on a compris. Rien à sauver dans cette histoire

Mieux vaut sans doute proclamer que Dieu est mort pour que les femmes soient enfin libres. 

Voilà à grands traits la lecture (hélas) la plus répandue du récit de la création de l'homme et de la femme dans la Genèse. 

On se dit en effet, à le comprendre comme ça : euh merci mais, non merci. Ça va, on a assez donné dans cette vision de la femme domestique et servante, de l'homme arrivé le premier donc le conquérant, le maître. Décidément non, merci. 

Bon.

Mais si là n'était pas exactement le sens du texte ? 

Si l'on y regarde bien, le récit de la création procède par ordre hiérarchique d'importance : le récit tout entier suit une logique ascendante. 

Après les inanimés viennent les animés, après la terre et la mer viennent les plantes, après les plantes viennent les animaux, après les animaux viennent l'homme et la femme. On va du moins vivant au plus vivant. 

De la structure même du passage, on peut tirer que la femme apparaît au terme du parcours.

Elle arrive au terme d'un processus qui suit une trajectoire ascensionnelle. À ce titre, elle n'occupe pas une place seconde, mais elle surgit plutôt comme le couronnement de toute la Création

Finissons de le dire : la femme n'est pas créée en deuxième. 

Elle est créée la dernière

Last but not least

Il y a plus. L'homme est façonné à partir de la terre (adama) : 

Alors le Seigneur Dieu modela l’homme

avec la poussière tirée du sol ;

il insuffla dans ses narines le souffle de vie,

et l’homme devint un être vivant. (Gn 2, 7)

Et la femme ? 

Avec la côte qu'il avait prise à l'homme,

[le Seigneur Dieu] façonna une femme

et il l'amena vers l'homme. (Gn 2, 22)

La femme n'est pas créée à partir de la terre, mais à partir de la chair même d'Adam. (N'est-ce pas que c'est beaucoup plus raffiné que de l'argile ou de la boue ?)

À partir de la chair d'Adam, c'est-à-dire à partir d'une matière déjà animée par le souffle divin

Le corps de la femme est fait d'un matériau plus noble parce que déjà spirituel

Ainsi créé à partir de la chair d'Adam, le corps d'Ève, premier corps de femme, est le dépositaire d'une grâce particulière. Son corps de chair manifeste l'étonnant projet de Dieu, qui scelle la mystérieuse proximité des réalités terrestres avec les réalités célestes

Dans son propre corps se lit l'intimité que Dieu veut établir avec l'humanité. 

La Création d'Ève, mosaïque de la chapelle Palatine (Palerme), XIIe siècle