"Rondeau parfaict. À ses amys après sa délivrance", Clément Marot (tiré de L'Adolescence clémentine, 1538)

Emprisonné pour hérésie à la prison du Châtelet à Paris, puis transféré à Chartres, au printemps 1526, le poète Clément Marot s'adresse dans ce poème à ses amis qui ont œuvré à sa sortie de prison

C'est un poème où le chant de la liberté se lit dans les mots et dans la forme : ici Marot reprend les règles d'écriture du rondeau, forme poétique codifiée qui repose en principe sur le retour des deux premiers vers.

Mais en reprenant ces règles, il les transforme et se crée d'autres contraintes, qu'il dépasse. Ce qui en fait un poème qui ne ressemble à aucun autre

Rondeau parfaict. À ses amis après sa délivrance

En liberté maintenant me pourmaine,
Mais en prison pour tant je fuz cloué :
Voyla comment Fortune me demaine.
C’est bien, & mal. Dieu soit de tout loué.

   Les Envieux ont dit, que de Noé1
N’en sortirois : que la Mort les emmaine.
Maulgré leurs dentz le neud est desnoué,
En liberté maintenant me pourmaine.

   Pourtant si j’ay fasché la Court Rommaine2,
Entre meschans ne fuz oncq3 alloué :
Des biens famez j’ay hanté4 le dommaine :
Mais en prison pourtant je fuz cloué.

   Car aussi tost que fuz desavoué
De celle là, qui me fut tant humaine,
Bien tost apres à sainct Pris fuz voué5 :
Voylà comment Fortune me demaine.

   J’eus à Paris prison fort inhumaine :
A Chartres fuz doulcement encloué :
Maintenant voys6, où mon plaisir me maine.
C’est bien, & mal. Dieu soit de tout loué.

   Au fort, Amys, c’est à vous bien joué,
Quand vostre main hors du parc me ramaine.
Escript, & faict d’ung cueur bien enjoué,
Le premier jour de la verte Sepmaine7,
                              En liberté.

1Noé : Noël

2 Marot a été condamné par le tribunal ecclésiastique pour avoir fait gras en Carême ; il aurait "mangé du lard"

3oncq : jamais

4hanté : habité

5 à sainct Pris fus voué : ici Marot invente un saint pour le plaisir du jeu de mots 

6voys : vais

7 le premier jour de la verte semaine : c'est-à-dire le 1e mai. La couleur verte, symbole du printemps, est aussi la couleur liturgique de l'espérance 

Ce qu'on aime ici ? 🌟

Que retenir ? Que ce poème nous parle d'enfermement et de liberté, tandis que dans sa forme même, il est contenu par des règles strictes… dont il s'échappe. On s'y reconnaît : qui d'entre nous n'a déjà vécu de telles expériences de libération ? 🤸‍♀️