Un extrait de Guerre et Paix, de Léon Tolstoï (1865-1869)

Guerre et Paix ne saurait se laisser résumer, mais on peut en extraire des scènes mémorables, dont l'expression poétique et la portée philosophique laissent une forte empreinte sur le lecteur. 

Pour celles qui ne se seraient jamais plongées dans ce véritable roman-fleuve de plus d'un millier et demi de pages, et pour celles qui l'ayant lu, seront heureuses d'en retrouver un peu l'atmosphère, voici l'un des très beaux et émouvants passages du roman.

Ce passage n'appartient pas au registre des fameux épisodes de bataille, nombreux dans le roman, ni à celui des discussions politiques ou des considérations historiques. Il s'agit d'un extrait qui a une part importante dans la constitution de la trame amoureuse du récit. 

Les trois protagonistes en sont : 

[Obligé pour affaires de se rendre chez le comte Rostov, qui séjourne avec sa famille dans sa maison de campagne, le prince André y a été retenu à dormir.]

La nuit, resté seul dans cette maison étrangère, [le prince André] fut longtemps sans pouvoir dormir. Il lut, éteignit la bougie, la ralluma. Il faisait trop chaud dans sa chambre aux volets clos de l'intérieur. Il était irrité contre ce stupide vieillard (comme il appelait le comte Rostov) qui l'avait retenu, lui assurant que les papiers nécessaires étaient en ville, qu'on ne les lui avait pas encore envoyés, et il s’en voulait d'être resté.

Il se leva et s'approcha de la fenêtre pour l'ouvrir. Dès qu'il eut repoussé les volets, la clarté de la lune, qui semblait guetter depuis longtemps ce geste, fit irruption dans la pièce. Il ouvrit la fenêtre. La nuit était fraîche et paisiblement lumineuse. Juste devant lui se dressait une rangée d'arbres taillés, noirs d'un côté, clairs et argentés de l'autre. Sous les arbres poussait on ne sait quelle herbe grasse, humide et frisée, avec ça et là des feuilles et des tiges argentées. Plus loin, derrière les arbres noirs, on voyait un toit brillant de rosée, plus à droite, un grand arbre échevelé au tronc et aux branches d'un blanc éclatant et, au-dessus, la lune, presque pleine dans un ciel pâle, printanier, à peu près vide d'étoiles. Le prince André s'accouda à la fenêtre et ses regards s'arrêtèrent sur ce ciel.

Sa chambre était située au premier étage ; les chambres du second étaient  habitées et on n'y dormait pas non plus. Des voix féminines lui parvinrent de là-haut. 

– Encore une fois seulement, insista une voix que le prince André reconnut aussitôt.

– Mais quand donc vas-tu dormir ? fit une autre voix.

– Je ne dormirai pas, je ne veux pas dormir. Qu'y puis-je ?… Allons, une dernière fois !…

Les deux voix se mirent à chantonner, sans doute la fin d’une romance.

– Ravissant ! Et maintenant on dort, c'est fini.

– Dors, toi, moi je ne peux pas, répondit la première voix. 

La jeune fille qui parlait ainsi avait dû venir à la fenêtre et se pencher au-dehors, car on entendait le froissement de sa robe et même sa respiration. Tout se tut et se figea, comme la lune, sa clarté et les ombres qu'elle projetait. Le prince André craignait de faire le moindre mouvement, lui aussi, pour ne pas trahir sa présence fortuite.

– Sonia ! Sonia ! reprit la première voix. Voyons ! Comment peut-on dormir ? Mais regarde donc ! Quelle merveille ! Ah, quelle merveille !… Mais réveille-toi, Sonia ! – Il y avait presque des larmes dans cet appel. – Jamais, jamais il n'y a eu de nuit aussi merveilleuse ! 

Sonia répondit quelque chose à contrecœur. 

– Non, viens voir cette lune !… C'est merveilleux ! Viens ici, ma chérie, mon cœur, viens ici !… Eh bien, vois-tu ?… Voilà, si tu t'accroupis ainsi, comme ça, si tu serres tes genoux entre tes bras, bien fort, le plus fort possible, tu t'envoles… Voilà, comme ça… 

– Assez ! Tu vas tomber. 

Il y eut une légère bousculade. 

– Il est près de deux heures, fit la voix mécontente de Sonia.

– Ah, tu me gâches tout ! C'est bon, va, va ! 

Tout redevint silencieux, mais le prince André savait qu'elle était toujours assise là ; il percevait parfois un léger mouvement, un soupir. 

– Ah, mon Dieu, mon Dieu ! Qu'est-ce donc que cela ! s'exclama-t-elle soudain. Dormons, puisqu'il faut dormir… – Elle referma la fenêtre. 

"Et elle ne se soucie pas de mon existence", songeait le prince André tandis qu'il prêtait l'oreille à sa voix, attendant et craignant, il ne savait pourquoi, qu'elle parlât de lui. "Et de nouveau elle, comme un fait exprès." Brusquement un tel tourbillon de pensées et d'espoirs juvéniles se déchaîna en lui, contredisant sa vie passée, que se sentant incapable d'y voir clair il s'endormit aussitôt. 

Léon Tolstoï, Guerre et Paix (1865-1869), trad. Boris de Schlœzer, Folio Classique, p. 687-688

Qu'est-ce qui nous touche ici ? 

C'est une scène de rencontre imprévue : cela ressemble à la vraie vie. 

Au départ, les deux personnages sont tenus éveillés par des pensées fort différentes : Natacha par l'enthousiasme et l'émotion, le prince André par l'ennui et une forme de mal être. Natacha peut s'épancher parce qu'elle ne se sait pas entendue. Le prince André est surpris de l'entendre : cette "rencontre" est involontaire.

Pourtant il y a bien quelque chose de l'ordre du partage d'âme. La preuve en est le bouleversement vécu par le prince André après avoir surpris cette conversation : lui qui se pensait à jamais écarté de la vie, le voilà brutalement ramené à la vie et à la jeunesse sans pouvoir nommer ce qui advient en lui. Et qui dira ce qui émeut tant Natacha dans le spectacle de cette nuit : n'est-ce pas qu'elle ressent aussi le tremblement d'un premier amour ? 

Ici Tolstoï parvient à saisir ce qui est insaisissable : avant même que le protagoniste puisse le discerner comme tel, il nous raconte l'instant qui fixe la naissance du sentiment amoureux.