Il est difficile de vieillir. Difficile de se voir vieillir. 

Dire que ce corps d'adulte, qui s'est révélé à moi petit à petit, avec ses forces et ses faiblesses, ses charmes et ses particularités, est changeant. Comment comprendre qu'après m'avoir étonné par sa beauté, par sa puissance, qu'après m'avoir ouvert les portes de l'âge adulte, après m'avoir fait vivre la pleine santé, la force physique, comment comprendre donc qu'il se dérobe à moi, qu'il puisse me quitter petit à petit, après toutes les promesses qu'il m'a faites ? 

Qui saura dire la fierté et la joie de l'adolescent qui sent son corps lui répondre maintenant mieux qu'avant. Lui qui, plus grand, plus fort, peut désormais voir plus loin, tenir plus longtemps dans l'effort, exceller à ce qui est difficile. Ce qui était hors d'atteinte est soudain à portée de main. Il exulte : son corps attire et séduit. 

Et ce corps-là, ce tout nouveau corps adulte, pas plus que son corps d'enfant, n'est pourtant éternel ! Il passe ; c'est un moment. Comment ne pas se sentir trahi par ce corps qui nous fait défaut après nous avoir porté à des sommets que parfois, nous n'imaginions pas ? 

Si l'on s'identifie à la jeunesse, qu'est-on lorsque l'on vieillit ? Que reste-t-il de nous lorsque nous nous échappons à nous-mêmes petit à petit ? 

Il faut le redire à qui craint de vieillir, à qui veut retenir à tout prix l'offrande des premières années de la vie, à qui ne veut pas savoir ce qu'il y a après l'éclat de la jeunesse : la vieillesse ne nous reprendra pas tout.

La vieillesse ne saurait être considérée comme un naufrage : comment la vivrions-nous alors autrement que dans la honte et l'angoisse ? C'est pourtant bien notre vie qu'il faut vivre ! Habituons-nous dès maintenant à la voir comme un aboutissement, un point d'arrivée ; comme la fin du voyage : une arrivée à bon port. 

La vie n'est pas pingre ; elle ne reprend pas sans offrir à nouveau. La vieillesse a elle aussi ses dons à faire. Sa part de consolation à apporter. 

En arrivant, elle commence par nous offrir une période de calme avant le grand âge, cet âge mûr où l'on apprend déjà le détachement, tout en n'étant pas encore complètement retiré dans la contemplation. C'est le temps de l'apaisement, après le tourbillon des premiers choix, des grands dilemmes ; après déjà les épreuves traversées. On n'a plus vingt ans, ni trente, ni quarante, on a été confronté à la souffrance suffisamment, qu'elle ait été grande ou petite, et on l'a surmontée. 

Le temps nous a accoutumé à ce qu'il y ait de la peine, des chagrins, de la souffrance, de la violence, et à ce que ce ne soit pas là le dernier mot de tout. Parce qu'on connaît la violence des assauts de l'extérieur, on sait le prix de la vie à l'intérieur, celle des actes mille fois répétés, pleins de l'amour simple de l'existence. On sait la valeur rassurante d'une tasse de thé bue quand il fait froid dehors, la sérénité après le ménage fait, la vaisselle rangée, ou les feuilles mortes ramassées dans le jardin. 

L'âge nous a appris que tout dans la vie n'est pas le résultat d'un choix. Et alors, c'est à notre tour d'écouter, de conseiller, d'assister ceux qui en sont à l'heure des grands questionnements, des intenses émotions. Lorsque nous serons passés de l'autre côté, que l'on ne dira plus de nous "voilà un jeune homme, une jeune femme", c'est le moment où notre expérience pourra parler

La vieillesse est aussi le moment de l'apaisement envers soi-même. Plus d'illusions, on connaît ses forces et ses faiblesses. On se place moins au centre des choses, on se voit avec plus de justesse, juste à sa place. Nous voilà plus tranquille, plus libre, libéré du qu'en dira-t-on, moins encombré de ce qu'en penseront les autres, plus apte à nous mettre simplement à leur service

La vieillesse avançant, nous devenons les gardiens du temps. Nous avons vu naître, puis grandir et s'établir une nouvelle génération. Nous connaissons la succession des visages de celui que nous avons vu naître – et quelle différence, du visage de l'enfant à celui de l'adolescent, puis de l'adulte ; à tel point que, sur les photos, ceux qui ne l'ont pas connu à cet âge-là se demandent s'il s'agit bien de la même personne. Mais nous sourions : nous le savons bien, nous qui avons vécu. Et nous savons les efforts qu'il faut pour en arriver là. Nous sommes lestés d'un nouveau savoir sur la vie. La vie se montre à nous sous un jour neuf, elle nous découvre un nouveau pan de ce qu'elle est ; à la fois si banale, et miraculeuse à chaque fois. 


La vieillesse est aussi le temps des regrets : n'aurais-je pas dû agir autrement, choisir autre chose… ? C'est le temps de reconnaître comme siennes ses propres limites, qui ne sont pas honteuses. Le temps n'est plus devant, mais il n'est pas uniquement derrière. Il reste à vivre, à donner et à recevoir. 

La vieillesse est le chemin par où nous passerons, qui nous comblera de ses présents particuliers, amers et doux. Si nous voulons bien la traverser sans la mépriser, la combattre ou l'ignorer, elle nous fera don de ce que nous ne pouvons atteindre sans elle : de la sagesse. 

Hans Memling, Portrait d'un homme âgé (vers 1475)

metmuseum.org

Vous aimez 💘 la lettre Entre toutes les femmes

Faites-la connaître en la transférant à vos amies ! 

Le lien d'inscription est ici. 💫