"On ne naît pas femme, on le devient." (Simone de Beauvoir)

Voilà qui est très juste. La féminité n'est pas un état qui se donne d'emblée, comme une évidence ; elle n'est pas non plus un corpus à valider, un item après l'autre. Rien de moins évident que de devenir une femme ; surtout pas pour la petite fille qui le devient. Pas plus pour un garçon que pour une fille d'ailleurs, il n'est évident de devenir un homme, de devenir une femme.

C'est ainsi. L'être humain, pour devenir lui-même, a besoin d'une éducation, d'une culture. Il lui faut recevoir d'un autre qui il est, et il lui faut apprendre à le devenir

Il est délicat de vouloir tracer les contours fermés de catégories qu'on intitulerait "féminité" et "masculinité", et qui nous permettraient de placer en-dehors ou au-dedans d'un côté les hommes, de l'autre les femmes. Il est bien trop délicat de vouloir mettre toutes les femmes (et tous les hommes) dans le même panier. Parce que les caractéristiques que nous retenons sont visibles, terrestres, nous tombons dans le piège de la simplification, qui vite vire à l'injonction totalisante. Définir la virilité d'une part, la féminité d'autre part, en leur donnant à chacune un contenu précis qui engage (et détermine) à la fois le tempérament et l'action, c'est prendre le risque de laisser une bonne part de l'humanité en-dehors des deux cercles que l'on aura tracés. Autrement dit, c'est qu'on aura raté sa classification. 

Pour réussir à appréhender la différence homme-femme, le corps nous sert d'indice. Mais alors, que le biologique ne soit pas pris comme un déterminisme : plutôt, que le donné biologique soit assumé comme le signe visible d'une différence qui dépasse le régime de la matière. 

"Cette fois-ci, voilà l’os de mes os et la chair de ma chair !" (Gn 2, 23)

Qu'apprend-on de l'exclamation d'Adam ? Que c'est l'évidence de la différence corporelle entre la femme et lui (puisque c'est nue qu'elle lui apparaît, à lui qui est nu), qui lui indique le chemin spirituel qu'il y a pour eux. Dans cette exclamation on lit à la fois l'émerveillement devant celle qui est si différente et la reconnaissance pour l'existence de celle qui, enfin, lui ressemble. Étonné et ravi – séduit – par la différence, Adam reconnaît aussi qu'il y a entre la femme et lui une même appartenance.

Semblables mais différents, irrésistiblement attirés l'un vers l'autre. La différence sexuelle se révèle pour la première fois dans la Genèse sous la forme d'un cri amoureux. Adam est séduit par celle que Dieu lui présente, il est saisi par sa beauté. N'ayons pas peur de nous le rappeler : à l'origine n'était pas la guerre des sexes, à l'origine était le langage amoureux

Dans cette relation naissante, Adam reçoit d'Ève la révélation de sa masculinité, et elle reçoit de lui la révélation de sa féminité. Ce que la Bible nous dit en termes littéraires, c'est ce que nous disions plus haut : masculinité et féminité ne se définissent pas a priori par un corpus étroit, stable et fixe, une liste de critères à cocher. Pour chacun, la mystère de sa propre masculinité, de sa propre féminité, se reçoit de l'autre sexe. Seul celui qui est différent de moi est capable de me révéler à moi-même. La révélation ne se fait pas ailleurs qu'à l'intérieur de la relation. 

Voilà sans doute ce que le mariage chrétien a à dire de très grand, voilà pourquoi il ne concerne pas seulement les deux fiancés transis, mais la société tout entière, voilà pourquoi il engage un modèle de civilisation : le mariage est le lieu où s'éprouve et se découvre de manière privilégiée la différence sexuelle, au-delà et dans les différences corporelles. 

Chaque fois qu'un homme et une femme font ce pas d'engagement total l'un envers l'autre, ils se risquent à apprendre de l'autre qui ils sont – et à porter cette parole à l'humanité. 

Auguste Rodin, Le Baiser (vers 1882)

musee-rodin.fr

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