On l'a déjà dit maintes fois : mon corps est un corps étranger

J'aurai toujours un pas à faire vers lui, alors qu'il est là, devant moi, autour de moi, en moi – alors que c'est moi. C'est la distinction classique de la philosophie : j'ai un corps, certes ; mais aussi, je suis mon corps. "J'ai" des pieds, soit. Mais c'est bien moi qui ai mal quand on me marche sur le pied. Ce qui touche mon corps ne peut pas m'épargner. 

Le comble de notre condition, c'est qu'existera jusqu'à la fin de notre vie cet effort à fournir pour penser notre propre corps, alors qu'il est notre plus proche compagnon. La conscience sent bien qu'elle est à l'intérieur d'un corps, mais elle ne sait finalement de lui que peu de choses. Voire, sur certains sujets, à peu près rien. Pensons simplement combien sont récentes les découvertes, les apprentissages de la science moderne sur l'anatomie, la physiologie, les pathologies… Et combien est immense l'étendue de notre ignorance sur le sujet : car la science encore ne nous explique pas tout. 

L'expérience que nous faisons tous, c'est que ma conscience ne peut se représenter qu'il y a identité entre mon corps et moi. Elle sent trop bien que par rapport à elle, qui se joue du temps et de l'espace, le corps vient de la nature, combien il est né de celle-ci. Pour la conscience humaine, le corps humain est un monde inconnu. Terra incognita

Cette étrangeté, les femmes l'éprouvent à chaque instant de leur vie. Leur corps se rappelle à elle dans son étrangeté par son propre fonctionnement en tant que corps de femme. Il s'agit toute sa vie de vivre au rythme de son corps : cycle menstruel, grossesse, accouchement, ménopause. Les femmes ont à chaque instant à se confronter à cette extériorité qui constitue leur intimité

Et c'est là que s'opère le renversement : conviées plus que les hommes à s'accorder au rythme de leur corps, elles sont destinées à en explorer de plus près le mystère. À devenir familières de cette étrangeté. 

Paradoxalement : c'est parce que le corps des femmes est un monde étranger pour la conscience humaine, qu'il s'interpose plus que celui des hommes entre elles et le monde, qu'elles le reconnaissent, pour elles et pour l'humanité, comme un lieu familier

Jacob Van Loo, Étude de femme à demi dévêtue (1650)

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