Nous le savons désormais fort bien : mon identité ne m'est pas conférée seulement par ce que je fais, ce que je décide, ce que je réalise. Elle n'est pas la somme de ce dans quoi je me projette et que j'accomplis.
Il y a un préalable à toutes mes actions, à tous mes choix, qui forme le décor vivant des événements de ma vie, voire, qui peut faire advenir l'événement, voire encore, qui peut lui-même se transformer en événement. Mon corps participe lui aussi à forger mon identité. Pas seulement à côté, mais en plein milieu de ma vie.
Or mon corps, je ne le choisis pas – je le reçois. Je suis moi-même fait d'une matière qui ne m'appartient pas. Je ne m'appartiens pas.
Voilà ce que nous avons cherché à dire de bien des manières dans cette Lettre depuis ses débuts.
Qu'avons-nous encore dit ? Que ce préalable que je n'ai pas choisi ne me dessine pas un destin comme une fatalité à laquelle je ne peux me soustraire. Mais bien plutôt qu'il est une vocation : un appel à réaliser. Mon corps m'étonnera bien des fois, il me fera passer par des chemins que je n'avais pas envisagés, et alors, ce n'est pas seulement lui-même, mais c'est tout mon être qui sera transformé.
Qu'avons-nous dit de plus ? Que mon corps, qui me comprend, est compris dans le temps. Qu'il vit dans le temps. Oui le temps l'englobe, le précède et lui succèdera. Mon corps est pris – et du coup, moi aussi – dans une dimension qui le dépasse, qui le fait venir à l'existence, puis revenir à la terre. Mon corps croît et se développe, et même il disparaîtra, avec le temps.
Mais mon corps, qui est pris dans le temps et dans l'espace, qui me situe à une époque et dans un lieu, échappe aussi au cadre spatio-temporel qui le contient. Parce que je suis à la fois corps et âme, corps mortel et âme immortelle, mon corps est fait aux dimensions du monde.
Matière animée, corps spirituel, chair et souffle, mon corps n'est jamais véritablement transparent – au sens où on pourrait l'oublier pour ne magnifier que ce dont il s'est rendu capable. Sans rien avoir à accomplir ni à prouver, mon existence a une valeur incommensurable, elle se justifie et se soutient ; il suffit pour cela que j'aie un corps. Peu importe qu'il soit cabossé, abîmé, usé. Peu importe même qu'on ne voie plus que lui, pris dans la misère ou la maladie : lui seul suffit à garantir mon inviolable dignité. Mon corps porte sur lui la marque de ce qui est vivant ; il parle de Dieu.
Et ici, "mon corps", cela veut dire "tous les corps".
Nous croyons que c'est en offrant sa vie – en nous donnant son corps à manger, son sang à boire – que le Christ nous rachète. Si la vie que nous recevons de son corps à chaque communion nous sauve, c'est que la vie que le Père nous donne est quelque chose de bien plus grand que la simple "vie biologique". Si ce corps librement offert peut racheter, et finalement ressusciter, tous les corps, alors il faut bien admettre que le corps humain est bien plus que lui-même, bien plus que ce que nous en voyons, bien plus que ce que nous voulons en voir.
L'art sacré n'a eu de cesse de vouloir saisir cela : combien de corps représentés aux tympans des églises, combien de fresques, de Nativités, d'Annonciations, de jugements derniers, combien de saints représentés. Combien de corps.
Combien de corps pour nous rappeler que chaque corps est bien plus que lui-même. Pour nous redire que chaque corps est appelé à l'éternité.
Raphaël, La Résurrection du Christ (1502-1503)
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