Notre corps constitue notre ultime limite

Pas seulement parce que nous savons que nous allons mourir un jour, et que ce jour-là, c’est notre corps qui nous quittera pour devenir comme une écorce vide, prête à retourner à la terre. Alors même, peut-être, que notre esprit sera infiniment présent. 

(Car enfin, qui sait quel jour, à quelle heure je mourrai… ?)

Mais il y a plus proche que l’horizon de la mort, qui se tient, pour la plupart de nous, loin devant, au-delà de l’espace dans lequel nous nous projetons ; au-delà du représentable, de l’imaginable. Au-delà de ce qu'il est possible de prendre en compte pour le présent. 

Il y a plus proche que l’approche silencieuse de la mort à chaque instant. Ou plutôt : elle est là, dite d’une autre manière, à chaque instant. 

Où cela ?

Dans mon propre corps. Dans ce corps qui est une partie de la Création, vivant avec les autres êtres vivants. 

Nous classons le vivant en deux groupes distincts : d'un côté la faune, de l'autre côté la flore. En face des deux, les êtres humains sont là qui observent, trient, classent ces deux catégories d'être vivants en listes compréhensibles.

Cette bipartition nous fait oublier que nous faisons nous-mêmes partie du vivant. La distance qui nous sépare des autres êtres vivants n'est pas aussi lointaine que celle qui va d'une chose à une personne : nous avons plus en commun avec les bêtes qu'avec les objets, aussi "intelligents" soient-ils. La distance de nous au reste du vivant est constituée de la richesse de notre vie intérieure, elle se laisse lire dans la profondeur d'une vie spirituelle, dans la puissance de décision et d'action d'une conscience éclairée. Mais nous sommes, au fond, faits comme les plantes, comme les animaux. Faits par la même main, une parcelle du monde.

Vivants, enfin. Miraculeusement capables de transmettre la vie, sans pouvoir prétendre la posséder. 

"On croit que l’homme peut s’en aller droit devant lui.
On croit que l'homme est libre... On ne voit pas la corde qui le rattache au puits, qui le rattache, comme un cordon ombilical, au ventre de la terre. S'il fait un pas de plus, il meurt."

(Antoine de Saint-Exupéry, Terre des hommes, 1939) 

Nous n’avons pas seulement besoin d’eau, de nourriture, pour vivre : nous sommes nous-mêmes eau. Nous vivons, nous nous développons grâce aux plantes, aux bêtes que nous mangeons : assimilée par notre corps, notre nourriture devient nous-mêmes. Nous sommes ce que nous mangeons. Nous sommes eau, nous sommes animaux, nous sommes plantes. 

Rattachés au puits comme par une chaîne, nous ne pouvons pas nous extraire du sol où sont posés nos pieds. Notre corps nous impose des limites. De toutes parts, nous sommes bordés : par une origine, par un certain mode d'être au monde, une certaine dépendance aux autres êtres et aux éléments, un lieu, un moment ; un état de santé, de fatigue, une maladie. 

Dans une vie où tout se déroule selon mes plans, où tout semble obéir à ma volonté, où mon action seule semble pouvoir définir qui je suis, mon corps peut être celui qui me dira, en dernière instance : pour l'instant, tu n'iras pas plus loin. Ce que tu voulais faire, tu ne le feras pas, pas tout de suite, pas comme tu y pensais. Ce que tu ne pensais pas vivre, tu apprendras à le connaître, à l'apprivoiser, à l'aimer.

Et alors je découvrirai que la fin de l'efficacité n'est pas la fin de tout.

Dans ce chemin ouvert par la vie du corps – accident, maladie, mais aussi dans son versant lumineux, grossesse, accouchement – ma vie peut accéder à une autre dimension. 

Lorsque je me cogne à cette limite corporelle, les mains appuyées douloureusement sur cette porte qui me résiste, lorsque je suis obligée de m'avouer vaincue, lorsque je me vois marcher sur un chemin que je n'avais pas d'abord planifié, organisé, choisi, la possibilité s'ouvre enfin pour moi d'accéder à une vie autre que celle que j'ai vécue jusque-là. 

"Amen, amen, je vous le dis : si le grain de blé tombé en terre ne meurt pas, il reste seul ; mais s’il meurt, il porte beaucoup de fruit." 

(Jn 12, 24) 

Il faut les innombrables deuils que mon corps m'impose pour que je passe de l'efficacité à la fécondité. 

Vincent Van Gogh, Champ de blé derrière l'hospice Saint-Paul avec un faucheur (1889)

vangoghmuseum.nl

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