Pourquoi l'incendie de la cathédrale Notre-Dame-de-Paris nous a-t-il si fort émus ?
Pleure-t-on devant un bâtiment qui brûle ? Après tout, ce ne sont que pierres et poutres parties en fumée.
Mais nous sommes affectés, et sur le moment nous ne voulons pas y croire : que Notre-Dame brûle, ce n'est pas possible !
Pourquoi ?
Qu'-y a-t-il donc de nous-mêmes dans ce bâtiment, pour que nous souffrions de le voir disparaître ? De quelle manière cet édifice fait-il ainsi partie de nous ?
Il faut revenir à la signification de ces pierres. Chaque bâtiment se laisse aisément déchiffrer comme un livre, et en l'observant on peut y lire la pensée de celui qui l'a conçu. L'époque, le contexte historique, géographique, la volonté des hommes qui l'ont construit, tout cela parle. L'objectif premier du constructeur se dégage souvent au premier coup d'œil : un bâtiment peut vouloir manifester la puissance, la prouesse, être pensé avant tout pour être fonctionnel, ou être conçu pour s'adapter aux aléas climatiques…
Quand il s'agit d'une cathédrale, plusieurs motivations sont mêlées. Il s'agit d'une église, et pas n'importe laquelle : c'est celle de l'évêque. L'objectif "fonctionnel" du bâtiment, c'est d'être le lieu de la liturgie et de l'accueil des fidèles, et le siège de l'évêque. De ce seul point de vue, le bâtiment est remplaçable. Or, nous voyons bien qu'il ne l'est pas.
Alors est-ce l'ancienneté de l'édifice, la spécificité de sa construction, la ville à laquelle il appartient, qui nous fait le regretter ? Ce que l'on pleure, de voir disparaître l'ouvrage d'une époque reculée, l'admirable travail de tant d'artisans, la prouesse déployée par les artisans, tailleurs de pierre, charpentiers, sculpteurs, vitraillistes, qui y ont travaillé, pour en faire une œuvre qui dépasse les autres ?
Sans doute. Il est toujours terrible de voir disparaître un somptueux trésor du passé. Cela nous rappelle au fond que tout est appelé à disparaître, et nous aussi. L'incendie de Notre-Dame, un gigantesque memento mori ? Oui, sans doute. Mais il y a plus.
Le sentiment de la perte rejoint dans cet événement quelque chose qui n'est pas seulement de l'ordre de la pensée (cette pensée qui a mû la volonté des donateurs, et le travail des architectes au moment de sa construction) – on ne pleure pas pour un concept, pour un projet.
Les cathédrales ne sont pas l'expression d'un acte de pensée rendu concret par la volonté, mais la manifestation, par l'art, d'une expérience spirituelle. Elles rendent visibles la découverte faite par les hommes de quelque chose de Dieu. Les choses que Dieu nous apprend ne nous arrivent pas (toujours) sous forme d'idées : elles se manifestent à nous, elles sont là, tout simplement. Notre-Dame-de-Paris se tient debout non seulement comme le résultat de la volonté des hommes qui l'ont conçue, mais comme une expérience spirituelle qu'on a cherché à transcrire de manière tangible, visible, et même habitable.
Cette expérience spirituelle précise, pour être traduite dans le monde des réalités visibles, a demandé cette immense quantité d'efforts-là, de matériaux-là, de l'arbre à la poutre, du rocher à la statue, ces nombreuses années-là – il a fallu tout cela pour parvenir à exprimer ce que nous avons compris de Dieu.
Quel est le contenu de cette expérience spirituelle ?
Notre-Dame nous révèle qu'il y a quelque part une demeure pour nous.
À l'humanité qui cherche sa place, qui veut comprendre quel est le lien qui l'unit si fort à la terre, au monde qui l'entoure ; à l'humanité qui a tant besoin d'appartenir à l'endroit où elle vit, pour que ses racines poussent, et qu'elle puisse vivre, Dieu répond : il y a un lieu pour vous. Vous avez votre demeure en moi.
Voilà ce que manifeste ce bâtiment : l'effort de tout un peuple vers son Dieu, et sa foi dans la réponse pleine d'amour de ce Dieu. Cette révélation pleine d'espérance ("j'ai préparé pour vous un lieu sûr, une terre sacrée, un lieu auprès de moi") vient panser une plaie toujours ouverte dans l'humanité en exil sur la terre. L'incendie de Notre-Dame touche cette corde sensible, il nous remet face à ce questionnement si profondément enfoui en nous.
Or.
Cette cathédrale, qui nous parle d'une terre à laquelle nous aurons part, qui nous dit : "vous êtes ici chez vous, l'errance est terminée", cette cathédrale est dédiée à la sainte Vierge. La mère de Dieu, celle en qui "s'est accomplie la Parole de Dieu", celle en qui "Dieu réside" : enfin, la "sainte demeure du Très-Haut".
Simple coïncidence ? Peut-être pas.
Marie est le modèle spirituel de tout œuvre d'architecture sacrée. Elle a été, dans son propre corps, la première demeure du Verbe incarné.
L'expérience spirituelle rendue par les bâtisseurs de Notre-Dame, c'est l'éblouissement devant le mystère de l'Incarnation : que Dieu se soit fait si proche, éternellement. Que le corps d'une femme ait apporté Dieu sur la terre. Grâce à quoi désormais, la demeure de Dieu est devenue la nôtre.
« Tous ont en toi leur demeure, sainte Mère de Dieu. »1
1 citations tirées des offices de la fête de la Visitation (antiennes)
Édouard Baldus, Notre-Dame (Abside), années 1860
metmuseum.org
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