"Le cortège passait et j’y cherchais mon corps
Tous ceux qui survenaient et n’étaient pas moi-même
Amenaient un à un les morceaux de moi-même
On me bâtit peu à peu comme on élève une tour"

Guillaume Apollinaire (1913), "Cortège", Alcools (1913)

Puisqu'il faut penser avec le corps humain, et non contre lui, ou malgré lui, nous devons bien nous rendre à l'évidence : devant la réalité du corps humain, l'individualisme en tant que courant de pensée ne peut tenir.

Nous entendons ici individualisme au sens courant, comme une manière de penser qui place l'individu au centre, et en second ses relations aux autres, conviés comme des conséquences de ses choix. Dans un mode de pensée individualiste, mon identité ne m'est pas conférée par les liens qui me relient aux autres. Elle vient uniquement de ce que je choisis pour moi. Je suis ce que je veux être, ce que je choisis d'être ; je peux refuser ce qui m'a été donné. 

Le soupçon plane : recevoir ce que je n'ai pas choisi, que je m'y résigne ou au contraire que je veuille l'embrasser à pleines mains, cela met de toute façon ma liberté en danger. Au fond ma liberté n'est vraiment elle-même que si je suis d'abord seul, et fais intervenir les autres en second. 

Du point de vue de la morale, c'est une position bien frêle : pas question ici de me tenir face à un "prochain", qui pourrait avoir besoin de moi, et que je ferais justement passer avant moi, ni même d'un "autrui" qui m'oblige par sa présence à me reconnaître en lui. Il y a moi, et puis, il y a les autres. Et le fossé est grand entre les deux. 

Or, il y a le corps des femmes. Qui ne peut être complet que s'il est constitué d'organes prévus pour qu'y vive un autre – un enfant. 

Dire que l'être humain est un être de relation, que cela est marqué dans son corps, que la sexualité est le lieu où se révèle la destination relationnelle des personnes – blablabla : toutes ces phrases ne sont pas de vaines formules creuses. 

Il suffit de regarder comme est fait le corps des femmes. Il est fait pour que d'autres puissent vivre. Est-ce que cela ne dit pas de manière littérale, explicite, que nous ne sommes rien les uns sans les autres ? Est-ce que nous ne sommes pas aveuglés par la réfutation vivante de l'individualisme qu'est le corps d'une femme enceinte ? Ne voyons-nous pas que refuser de reconnaître sa propre dépendance à l'égard des autres entame et fait craquer la toile que nous formons tous ensemble ? 

Si l'on observe les choses du point de vue de l'enfant, sa venue au monde dépend d'une relation asymétrique. L'enfant ne peut rien pour lui-même, il reçoit tout : il ne choisit pas sa venue au monde, ni la mère qui le porte, ni le père qui l'engendre… Son identité, il la reçoit, avant de pouvoir la construire. 

Et si l'on se place du point de vue de la femme ? La maternité offre aussi à la femme la possibilité d'acquérir une nouvelle identité par l'intermédiaire d'un autre. Ou plutôt, de deux autres. La mère devient mère grâce à deux intermédiaires : le père et l'enfant.

Lorsque je deviens mère, quelque chose de moi-même m'est donné par un autre

Ce que d'autres ont permis que je devienne, me faut-il le rejeter ? Est-ce que cela met en danger celle que je suis ? Cette mère que je suis devenue, et que je n'étais pas, ce n'est pourtant pas quelqu'un d'autre : c'est bien moi. J'y ai gagné puisque j'ai découvert de nouvelles possibilités d'élargir mon être. 

Le corps des femmes manifeste ce qui marque l'expérience humaine à la base : il y a toujours quelque chose de moi-même qui m'est donné par d'autres

Maurice Denis, Soir de septembre (la plage de Trestignel), vers 1911
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