Vouloir faire passer la limite du vrai et du faux entre le corps et l'âme, comme s'il y avait un interstice entre les deux, au lieu qu'ils sont les fils d'un même tissu, c'est perdre une partie de la réalité. C'est ouvrir la porte à l'erreur, à la fausseté.
Les femmes qui ont mis au monde un enfant le savent : l'expérience vécue dans le corps laisse une trace dans la pensée. La vie de l'esprit n'est pas étrangère à la vie du corps. On pourrait dire encore : la pensée n'est pas autonome par rapport aux catégories qui régissent la vie corporelle.
Précisément la pensée chrétienne a fait de cette unité de lieu, de ce mélange entre le spirituel et le corporel, un critère de définition de la vérité, que saint Thomas d'Aquin formule ainsi : la vérité est adequatio rei et intellectus – l'adéquation de la chose et de l'intellect. Que la pensée tienne bien le réel pour point d'ancrage, et alors elle pourra accéder à ce qui est vrai.
Devenir mère fait accéder à une forme de connaissance sur la vie, cela découvre tout un pan de l'existence qui, sans avoir été d'abord pensé, sans appartenir d'abord à un raisonnement construit, n'en appartient pas moins au régime de la vérité. Ce qui a été vécu dans le corps devient un critère pour attester ou réfuter certaines idées, pensables, mais inégalement en adéquation avec ce qui est vécu.
Au-delà de l'événement physique de la grossesse et de l'accouchement, porter et mettre au monde un enfant opère une reconfiguration de mes options philosophiques fondamentales : ce que je tenais jusque-là pour vrai au sujet de la vie et de la mort, de ma propre place dans le monde, de mon rapport aux autres, au passé, à l'histoire en tant que succession des générations…, tout cela peut être bouleversé, remis en ordre, par cet événement survenu d'abord dans mon corps.
L'expérience vécue corporellement découvre une forme de sagesse. Elle me fait sentir, éprouver, expérimenter dans mon propre corps des vérités qui jusque-là pouvaient m'apparaître comme de simples formules. La fragilité de la vie, et sa puissance, la proximité de la mort en même temps, la radicale nouveauté de chaque être humain, l'interdépendance des êtres humains entre eux… Ces grandes et belles idées ont pris corps en moi. C'est donc qu'elles sont plus vraies que d'autres.
En particulier, l'événement de la grossesse, le fait d'être enceinte, de donner la vie, a des implications pour mon rapport à l'autre.
Non, les femmes ne sont pas par nature plus enclines à prendre les autres en compte, à se soucier des plus faibles et à en prendre soin. Comme si elles étaient toutes foncièrement altruistes et vertueuses. La vertu appartient au domaine de la vie morale ; la sainteté personnelle relève de la relation de chacune à Dieu. Ce n'est pas de cela qu'il s'agit.
Simplement, les femmes savent que tous les hommes sont liés.
Elles savent que la vie de chaque être humain a un prix incommensurable et infini.
Comment ? Mais c'est l'évidence même, puisque chaque nouvel être humain se fait une place dans le monde en passant à travers le corps de l'une d'entre elles, et en en marquant la vie à jamais.
Partant, c'est toutes les femmes que l'on blesse lorsque l'humanité souffre, que la guerre éclate ou que la famine et les maladies frappent.
Il faut constamment y revenir : contrairement aux apparences, le corps ne combat pas contre la pensée. Il l'accompagne, il en est le compagnon indissociable. Rimbaud aussi le dit dans Une saison en enfer : l'objectif ultime, c'est bien de "Posséder la vérité dans une âme et un corps".
Maurice Denis, La Dame au jardin clos (1894)
© Musée d’Orsay, Dist. RMN-Grand Palais / Patrice Schmidt
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